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Jacques Rancière, l’anarchique

Texte de Pierre Bance sur autrefutur.net

Article mis en ligne le mardi 30 octobre 2012

Texte de Pierre Bance sur Autrefutur.net

De tous les philosophes en vue dans le mouvement social, Jacques Rancière est probablement le plus radical dans ses analyses politiques, le plus proche de l’idée libertaire, le plus sensible au projet communiste [2]. Certes le philosophe de l’émancipation est un auteur difficile mais le lecteur gagnera à persévérer [3]. Pour l’en convaincre, cette citation extraite d’un entretien qu’il vient de donner à La Revue des livres :

«  Il y a de la politique lorsqu’il y a un peuple, lorsque ce peuple ne se confond pas avec sa représentation étatique, mais se déclare et se manifeste lui-même en choisissant ses lieux et ses temps. On oppose toujours spontanéité et organisation. Mais le premier problème est de savoir ce qu’on organise. C’est une chose de faire une machine pour prendre le pouvoir ou, à tout le moins, quelques ministères. C’est tout autre chose d’organiser des formes d’expression autonome du peuple qui fassent droit à la capacité de tous et qui se fixent d’autres agendas que les agendas officiels » [4].

Jacques Rancière, sans écarter toute prétention théorique, se maintient sur le terrain de la philosophie, au bord du politique ; il entend ouvrir des pistes de réflexion pour la transformation sociale et se maintenir dans ce champ. C’est au fond l’attitude de la plupart des philosophes allaités au marxisme scientifique que l’histoire a fait passer de l’arrogance des certitudes à la prudence des inquiétudes. Rancière rétorque sur le fond :
« Au bord du politique ne veut pas dire “à côté du politiqueˮ, mais sur les frontières où on la voit naître et mourir […]. Ce que je veux apporter à la politique, c’est une certaine reconfiguration des données et des problèmes » [5]. « Par rapport à la faillite des projets révolutionnaires, je me sépare aussi bien de ceux qui pensent qu’ils ont la bonne formule pour les révolutions de l’avenir que de ceux qui disent que tout projet de transformation égalitaire du monde est voué à la terreur totalitaire. Je ne propose aucune formule de l’avenir mais je m’attache à décrire un monde ouvert aux possibles et aux capacités de tous » [6].

Il précise la méthode :

«  Il n’y a pas la théorie d’un côté et, de l’autre côté, la pratique chargée de l’appliquer. Il n’y a pas non plus d’opposition entre la transformation du monde et son interprétation. Toute transformation interprète et toute interprétation transforme. Il y a des textes, des pratiques, des interprétations, des savoirs qui s’articulent les uns sur les autres et définissent le champ polémique dans lequel la politique construit ses mondes possibles » et, s’agissant de ses écrits, il considère qu’« ils sont une contribution individuelle au travail par lequel individus et collectifs sans légitimité s’appliquent à redessiner la carte du possible » [7].

Cette carte du possible n’est pas celle d’un modèle de démocratie parlementaire radicale, encore moins d’une approche communautariste de la politique. Philosophe de la rupture de la démocratie entendue comme support de la domination, sa critique du pouvoir conduit à la primauté de l’émancipation collective sur l’hédonisme affinitaire.

Avant d’en arriver là, pour comprendre la philosophie de Jacques Rancière, il faut remonter au temps où il était élève à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Son professeur, Louis Althusser, trublion intellectuel au sein du Parti communiste français, entreprend une relecture de Marx à laquelle il associe ses élèves. Elle donnera lieu à une publication remarquée en 1965 : Lire le Capital. Dans cette œuvre collective, Jacques Rancière écrira sur le jeune Marx [8]. Trente-cinq ans plus tard, il résume ainsi le fil conducteur de l’ouvrage :

« Finalement, notre “scienceˮ sophistiquée revenait toujours à poser qu’il appartient à l’intellectuel ou au savant d’apporter aux malheureux dominés les explications véritables sur les raisons de leur domination » [9].

Peu de temps après, Mai 68 provoqua chez Rancière plus qu’une prise de conscience, un ébranlement : «  Comment se faisait-il que ces mots d’ordre anti-autoritaires des étudiants un peu simplistes et idéologiques aient provoqué un tel bouleversement ? » [10]. Le choc fut d’autant plus fort que les idées nouvelles sont inintelligibles pour Althusser ; il n’en démord pas, les masses, victimes de l’idéologie dominante, sont ignorantes de leur condition et de la réalité politique qui les oppresse du fait même d’être dans une pratique d’agents de production. Suivant Lénine, il appartient, dit-il, au parti d’avant-garde et à ses dirigeants éclairés d’éveiller et de conduire la classe ouvrière de l’extérieur. Rancière rompt avec le maître autiste replié sur les positions anti-gauchistes du Parti communiste [11]. Les raisons de cette rupture constitueront le socle de sa philosophie « anarchique » [12].

La suite et les notes ici.

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