Une tribune pour les luttes

Association Jean ZAY en Provence – Pédagogie, Mémoire et Histoire »

Du 8 au 26 mai, Exposition : A Sète, la revanche par l’image

Des carnets des Tziganes sous Vichy aux portraits consentis pour témoigner de ce que furent les ténèbres, l’exposition peut se lire comme une revanche sur cette volonté de nier l’identité des personnes fichées.

Article mis en ligne le mardi 14 mai 2013

“BY NUMBERS”
Exposition collective
CHAIS DES MOULINS > 8-26 MAI

http://www.imagesingulieres.com/exposition-by-numbers.php


L’ « Association Jean ZAY en Provence – Pédagogie, Mémoire et Histoire »
vous informe :

MEDIAPART 11 mai 2013 | Par Sophie Dufau

À qui s’adressent ces regards de haine, de terreur, de colère ? Ces très rares sourires, ou ces yeux déjà sans vie ? À l’Histoire qui défile dans la mémoire de ces visages ? Au fonctionnaire qui fait l’inventaire consciencieux de ces parias, de ces condamnés ? Avant cet ultime face-à-face, il n’y a sans doute pas eu de parole, plus vraisemblablement des injonctions.

Si dans les musées, la photographie est œuvre d’artiste ou de photo-reporter, elle a pourtant bien plus couramment le statut de document administratif. Et c’est toute la pertinence de l’exposition collective By numbers organisée par Christian Caujolle pour le festival ImageSingulières (http://www.imagesingulieres.com/ind...) : sur les murs du chais des Moulins, à Sète, des centaines de clichés sans signature, des mètres linéaires de reproductions d’archives : carnets de circulation des Tsiganes, fiches des bagnards de Guyane, photos de condamnés du goulag et de martyrs des Khmers rouges. Des mètres linéaires de regards d’hommes et de femmes identifiés pour des besoins policiers à chaque fois bien définis.

L’exposition commence par les carnets de circulation des Tsiganes conservés aux archives de l’Hérault (remis à jour dans leur forme en 1969, ils ont été en partie abrogés fin 2012). Depuis 1907, la surveillance des Tsiganes nomades s’accompagnait de fichage anthropométrique : photo de face et de profil, empreintes des cinq doigts de la main, taille, poids, hauteur et largeur de la tête, longueur de l’oreille droite, du pied gauche…

Des portraits codifiés, normalisés, à dessein judiciaire mais aussi scientifique. Les mesures systématiques que le préfet Bertillon mit au point en 1883 et exporta dans le monde entier coïncidaient avec les travaux d’anatomistes cherchant des invariants raciaux.

Des mètres de visages où l’on peut immédiatement apparenter un père et son fils grâce à un port de tête, une implantation des cheveux. Où l’on est saisi par la présence d’un enfant, si jeune qu’il ne tient sans doute pas debout puisque l’on aperçoit le dossier de la chaise derrière lui ; qu’il ne tient sans doute pas en place puisque son profil est un peu flou : un bébé photographié pendant l’Occupation par un fonctionnaire de Vichy. Alors qu’auparavant, les enfants figuraient sur le carnet de circulation de leurs parents, les autorités allemandes firent établir des fiches pour tous les Tsiganes afin de préparer leur départ en camp d’extermination. Les enfants eurent leur fiche individuelle, les droits communs et les politiques suivirent : un « employé de commerce, voleur  » (photographié avec sa cravate) côtoie une « prostituée  » qui précède un « anarchiste  ».

Des archives départementales de l’Hérault, l’exposition se poursuit avec les archives nationales d’outre-mer. Réunies à Aix-en-Provence, elles contiennent toute l’histoire des bagnes coloniaux depuis l’arrivée des premiers vaisseaux jusqu’à l’évacuation finale. Celles exposées ici se concentrent sur les bagnes de Guyane. Toujours ces mêmes photos de face et de profil. Toujours les mêmes mesures. Et l’Histoire se découvre au fil des précisions : on n’y voit que des hommes, souvent nés dans le département d’« Alger  » ou de «  Constantine  » et quelques-uns, que la France coloniale identifie comme « annamites  », enfermés ici pour vol, viol, meurtre, et aussi « refus d’obéissance ».

Les photos des condamnés à mort extraites du livre La grande Terreur en URSS de Tomasz Kizny sont tirées de documents nettement moins bavards. Juste un portrait de face. Prises avant l’exécution (et non après l’arrestation), elles n’avaient qu’une seule fonction : s’assurer que les bourreaux abattent bien la bonne personne. En quatorze mois, entre 1936 et 1937, plus d’1,2 million de personnes furent arrêtées en URSS et 750 000 fusillées. Les légendes qui accompagnent ces quelque 70 photos livrent toutes un nom, une date de naissance, une profession ou qualification et la date de la réhabilitation (entre 1956 et 1992). L’un d’entre eux a à peine 16 ans.

« C’est une médaille »

Quarante ans plus tard, au Cambodge, même objectivation. Au camp S-21, entre 1975 et 1979, les Khmers rouges ont envoyé 15 000 personnes. Seules 8 en sont sorties. À son arrivée au camp, chacun se voit passer autour du coup une pancarte avec un numéro. Chaque matin, le photographe commençait par le numéro 1. Certains jours, il finissait sa journée à 400 et plus. Cette machine systématique ne peut faire disparaître complètement les signes de vie. Les prisonniers arrivaient par camion, les yeux bandés, avant d’être placés face au photographe. Beaucoup sont effrayés, terrorisés, l’un a le visage en sang, la bouche éclatée. D’autres sont presque interrogatifs, incrédules. L’un d’eux sourit.

Au centre de ce dispositif, effrayant par sa banale cruauté, le recensement des Indiens Yanomâmi en Amazonie. Là encore, des portraits avec une petite pancarte portant un numéro. Mais ces photos-là sont cadrées, la prise de vue tient compte de la lumière, les enfants peuvent tenir la main de l’adulte qui les accompagne ou même rester dans ses bras. Il y a de l’empathie.

Ce travail est signé Claudia Andujar, photographe suisse qui, pour suivre l’évolution sanitaire de cette communauté condamnée par les maladies de l’homme blanc, décide d’en faire l’inventaire. «  C’est le seul exemple que nous ayons trouvé de personnes numérotées au moment où on allait les photographier afin de les sauver et non de les détruire  », explique Christian Caujolle.

Enfin, l’exposition s’achève par un manifeste photographique : le reportage d’Uriel Sinai, Numbered, réalisé en 2012. Des portraits de juifs rescapés d’Auschwitz, qui ont gardé le numéro tatoué sur l’avant-bras, apposé pour seule identité à ceux qui n’étaient pas condamnés à une exécution immédiate. Certains posent avec leurs petits-enfants, qui ont voulu faire encrer sur leur peau le matricule de déporté attribué à leur grand-parent, un phénomène controversé en Israël.

Mais ce numéro, explique Léo Luster, 82 ans survivant de l’extermination, « pour moi, ce n’est pas une cicatrice. C’est une médaille. Pourquoi devrais-je en avoir honte ? ».

Des carnets des Tziganes sous Vichy aux portraits consentis pour témoigner de ce que furent les ténèbres, l’exposition peut se lire comme une revanche sur cette volonté de nier l’identité des personnes fichées. Et celle des photographes qui prirent les clichés.

Festival ImageSingulières. Rendez-vous photographique de Sète (Hérault). Du 8 au 26 mai, entrée libre et gratuite (voir le programme complet ici http://www.imagesingulieres.com/exp... et sous l’onglet Prolonger http://www.mediapart.fr/journal/cul... de cet article)

// INFORMATIONS SUR LE FESTIVAL //

Maison de l’Image Documentaire / Association CéTàVOIR
Bureau du festival – boutique
3 rue Raspail – 34200 Sète
Tél. : 04 67 18 27 54
www.la-mid.fr

Bien cordialement

Jacques MISGUICH

Président « Association Jean ZAY en Provence – Pédagogie, Mémoire et Histoire »

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