Une tribune pour les luttes

Contre la répression politique et la torture sexuelle

À Atenco : « Nous ne pourrons réparer ce qui est cassé que si nous continuons à nous organiser » par Italia Méndez*

Article mis en ligne le lundi 13 mai 2013

Par mail :
Sept ans après : Femmes d’Atenco : Ni oubli ni pardon !


À Atenco : « Nous ne pourrons réparer ce qui est cassé que si nous continuons à nous organiser ». Italia Méndez*


« Plan d’une extermination : écraser l’herbe, arracher tout, depuis la
racine jusqu’à la dernière plante vivante, arroser la terre avec du sel.
Après, tuer la mémoire de l’herbe. Pour coloniser les consciences, pour
les supprimer ; pour les supprimer, les vider du passé. Annihiler tout
témoignage qui rappelle que dans la contrée il y a eu autre chose que du
silence, des prisons et des tombes. Il est interdit de s’en souvenir… »

Eduardo Galeano

Mexico. En 2002, avec le soutien d’organisations et de collectifs, le
Front des Villages en Défense de la Terre (FPDT) a réussi à arrêter le
projet économique le plus ambitieux du mandat de Vicente Fox Quesada,
alors président du Mexique : la construction du nouvel aéroport
international de Mexico qui s’étendait sur 4.550 hectares de terres de
culture confisquées par le gouvernement fédéral sur le terrain communal de
San Salvador Atenco, moyennant une indemnisation de sept pesos (moins d’un
euro) par mètre carré.

La lutte des paysans du FPDT est devenue un exemple d’organisation et,
surtout, de victoire. La légitimité de leur combat, leur capacité
d’organisation et la solidarité nationale et internationale ont été les
éléments clefs qui ont permis d’arrêter non seulement l’État et tous ses
appareils, mais aussi le capital, puisque des centaines d’entreprises se
frottaient déjà les mains en espérant obtenir de grands bénéfices du
pillage des biens communaux.

En 2006 naît l’Autre Campagne, un mouvement national rassemblant des
milliers de personnes adhérentes à la Sixième Déclaration de la Forêt
Lacandone de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale. Sur tout le
territoire national, elle émerge comme un mode d’organisation qui doit
constituer une alternative à la logique électorale des candidats alors
engagés dans la campagne. Elle se dresse, provocante et dangereuse pour le
pouvoir.

C’est dans ce contexte que, les 3 et 4 mai 2006, le terrorisme d’Etat
s’est abattu à Texcoco et à San Salvador Atenco. Par la répression
politique, le sang et la prison, le pouvoir a décidé de mettre fin au
cheminement de l’Autre Campagne. Tout a commencé par un conflit ciblé
entre de petits producteurs de fleurs et de légumes et les autorités
municipales de Texcoco : celles-ci niaient le juste droit des premiers à
travailler en commercialisant leurs productions sur la voie publique. Le
FPDT, toujours solidaire des autres luttes, accompagnait les producteurs
et jouait le rôle d’interlocuteur.

Bilan de la répression : Javier Cortés Santiago et Alexis Benhumea
assassinés par la police, 207 personnes torturées et emprisonnées, des
centaines de perquisitions, cinq personnes d’autres pays – survivantes de
la répression – expulsées, la persécution politique et judiciaire des
membres du FPDT, l’utilisation de la torture sexuelle contre nous, les
femmes détenues. La classe politique dans sa totalité a légitimé les faits
de diverses manières, il y a eu des applaudissements retentissants et des
silences complices.

La répression politique a pour but très concret la désarticulation, par la
terreur, de toute organisation qui s’oppose aux intérêts de l’État et au
pouvoir économique. L’objectif principal est d’empêcher les personnes
d’identifier les buts que poursuit la répression, afin d’annuler leur
capacité de défense et de confrontation.

L’utilisation de la torture sexuelle est un outil de contrôle social si
puissant que non seulement il affecte d’une manière directe les femmes
survivantes, mais il a aussi des répercussions sur la famille, les
collectifs ou les organisations et, naturellement, sur la société.
Depuis
l’opération policière à Atenco, l’État a nié qu’il y ait eu des femmes
torturées sexuellement. Face à des preuves irréfutables, il a déclaré avec
insistance que ce qui était arrivé aux femmes sur le parcours vers la
prison de Santiaguito, à Toluca, État du Mexico, était le fait d’actes
isolés, accomplis par une paire de policiers nerveux et qui avaient agi de
leur propre chef. Or, il s’agit en réalité d’une stratégie délibérée à
l’encontre des femmes, qui a été employée pendant les deux jours qu’a duré
la répression.

La préméditation, l’intentionnalité et l’impunité prouvent que cette
atteinte au corps des femmes, mise en œuvre à des moments très précis,
vise à envoyer un message brutal à l’« ennemi » en répandant le sentiment
de culpabilité, la stigmatisation et la peur.

Dans notre expérience, l’appui mutuel nous a permis de mettre en évidence
les buts et les principes de la torture sexuelle. Lorsque nous nous sommes
retrouvées toutes ensemble dans la prison de Santiaguito, plusieurs
d’entre nous ont décidé d’écrire leur témoignage. Nous avons choisi de
transformer la culpabilité et la honte en responsabilité et de désigner
les coupables. La divulgation de l’atteinte à nos corps, de nos visages et
de nos noms nous a permis de casser le silence. Nous savions que cela ne
suffirait pas, mais c’étaient nos premiers pas dans un chemin si long et
si sinueux qu’il ne pouvait être parcouru que collectivement.

Le rôle de la dénonciation sociale, tant en 2006 qu’aujourd’hui, a été
fondamental. Lorsque nous étions isolées, nos moyens de communication
étaient des morceaux de papier mais des centaines de voix ont été le
haut-parleur de nos paroles et les récits d’horreur ont acquis une valeur
réparatrice : l’innommable, l’inénarrable s’écoutait à haute voix, peu à
peu se dissipait le tabou qui consiste à parler de quelque chose de si
intime. La honte disparaissait. Nous avons refusé le rôle que les
responsables nous avaient attribué et surmonté la culpabilité et la peur,
à travers un accompagnement psychologique et un travail collectif.

Face à la répression, d’innombrables manifestations de protestation ont eu
lieu, et de grands efforts organisationnels ont été réalisés en vue de la
libération de prisonnières et de prisonniers. La peur était coûteuse en
énergie et beaucoup de personnes ont renoncé à la participation politique,
quelques groupes se sont désarticulés, le tissu social s’est déchiré.
Intimider la société à travers le châtiment exemplaire de ceux et celles
qui luttent : ce message avait été envoyé, renforcé encore par l’impunité
des coupables, la dilution de leur responsabilité l’idée que « rien ne
peut être fait face au pouvoir de l’État ».

Découvrir l’étendue de la répression a été réellement dévastateur. Comment
recomposer le tissu social ? Comment combattre la peur ? Comment nous
reconstruire ?

Certaines d’entre nous insistent sur la nécessité de mettre en évidence
les instruments du contrôle social par l’État, et de multiplier les
discussions autour de cette problématique. À cette fin, nous avons lancé
depuis l’été 2008 « Une campagne contre la répression politique et la
torture sexuelle
 », en cheminant main dans la main avec des organisations
et des collectifs qui ouvraient leurs espaces à ces réflexions. Cette
campagne vise à mettre au jour les conséquences de la répression, telles
qu’elles ont été vécues sur le plan individuel et collectif.

Analyser avec distance les mécanismes répressifs nous permet de nous
placer dans un rôle actif, et nous rend capables de leur faire face sans
abandonner nos luttes et nos idéaux.

Ces mécanismes obéissent à des stratégies définies selon les effets que
l’on cherche à provoquer dans la population, auprès des organisations et
des individus. Ils ne sont pas furtifs et encore moins aléatoires. La
répression à San Salvador Atenco n’a pas eu lieu par hasard : transformer
un modèle d’organisation, de résistance et de victoire en symbole de mort,
de torture et de prison, met en évidence l’intérêt du Pouvoir à déformer
notre perception, arrêter à tout prix l’Autre Campagne et tatouer dans
notre peau le message de la défaite.

Après six ans de résistance nous continuons à construire la mémoire
collectivement, en cherchant une réparation, non seulement de nous-mêmes,
mais aussi du tissu social, des organisations et des collectifs qui nous
accompagnent. Nous réclamons justice, mais pas uniquement par la
juridictionnalisation de notre cas à travers des instruments
internationaux, puisque nous savons qu’il n’y a pas de justice à attendre
des institutions.

Nous ne pouvons réparer ce qui est cassé que si nous continuons à nous
organiser, en luttant pour l’autonomie et la liberté.

Aujourd’hui, comme il y a six ans, les hommes politiques lancent leurs
campagnes électorales pleines de mensonges et de faux-semblants.
Aujourd’hui, comme il y a six ans, nous insistons : notre lutte ne se
borne pas aux formes politiques d’en haut, nous continuons notre chemin
sans nous contenter du « moins pire  ». L’idéal de liberté ne s’efface pas
 : malgré la répression, nous sommes toujours debout.

*Âgée de 27 ans, Bárbara Italia Méndez a été arrêtée le 4 mai 2006 au
matin dans une maison de San Salvador Atenco, dans l’État de Mexico, où
elle s’était réfugiée pour échapper à la police. Elle s’était rendue de
Mexico à San Salvador Atenco après avoir appris qu’un mineur avait été tué
et que des manifestations et des affrontements avec la police avaient eu
lieu.

Selon son témoignage, des membres de la Policía Federal Preventiva (PFP,
Police fédérale préventive) ont fait irruption dans la maison et l’ont
arrêtée sans aucune explication. Les policiers lui ont tiré les cheveux,
l’ont obligée à s’accroupir et l’ont rouée de coups ; elle a été blessée à
la tête et présentait de multiples contusions. Son chemisier remonté sur
la tête, elle a été ensuite contrainte de monter dans un véhicule de la
police et de s’allonger sur d’autres détenus. Pendant le trajet jusqu’à la
prison de Santiaguito près de Toluca, dans l’État de Mexico, elle a dû
enlever ses vêtements, a été passée à tabac, menacée, a subi des
agressions sexuelles et été violée à l’aide de différents objets par des
membres de la police de l’État sous les encouragements de leurs collègues.

Texte d’Italia Méndez, écrit fin 2012.

Traduit par les trois passants

Merci à Valérie pour les corrections

Voir aussi : Lettre de Mariana Selvas envoyée pour la journée
du samedi 20 avril 2013, dans le cadre de la semaine internationale de
solidarité avec les prisonnier-e-s politiques qui a eu lieu à Paris.
http://liberonsles.wordpress.com/le...

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