Une tribune pour les luttes

De l’inconvénient d’être féministe en librairie jeunesse

Article mis en ligne le dimanche 2 juin 2013

Sur le blog "cultures G" http://cultures-genre.com/ dont le projet est "de questionner les représentations du féminin et du masculin dans la culture contemporaine, en utilisant les outils fournis pas les études de genre".
Avec plein de commentaires et d’illustrations-preuves :

http://cultures-genre.com/2013/05/28/de-linconvenient-detre-feministe-en-librairie-jeunesse/

Cet article est une contribution de Mariotte Pullman, libraire jeunesse. Si vous voulez contribuer à Cultures G, vous pouvez écrire à l’adresse culturesgenres chez gmail.com.

Quelques extraits :

***

Libraire jeunesse depuis maintenant quelques années, je me permets de vous soumettre ma maigre expérience quant à une pratique courante et un poil agaçante : celle de l’édition genrée.

Commençons si vous le voulez bien par une petite anecdote. Je plante le décor :

Petite librairie jeunesse de centre ville bien propret, la libraire étouffe un bâillement post-digestion difficile en ce début d’après-midi de semaine, c’est calme, les écoliers sont en train d’étudier l’importance de se faire suer en classe, les parents travaillent, les papis et mamies sont de sortie. Tiens en voilà justement une qui passe la porte, l’œil pétillant et le cheveu gris de la grand-mère dans le vent :

« Bonjour Mademoiselle, je cherche un livre pour un petit bébé.

- Bien sûr, il a quel âge ?

- Ho, il est pas grand, il a 3 mois. Alors, qu’est-ce que vous avez pour son âge ?

- Eh bien, il y a les livres tissus, tenez regardez celui-là : ça s’appelle « Mon lapin bisou », il a des oreilles toutes douces et à l’intérieur vous avez une petite comptine.

- Non ça n’ira pas…

- Ah ?

- Oui vous voyez, sur son pelage il y a des petits cœurs roses, c’est pour un petit garçon vous comprenez ?

- Dois-je comprendre que votre cher tête blonde, qui sait à peine reconnaître son nom, qui ne fait pas la différence entre téter son biberon ou son poing fermé et qui ne sait même pas encore contrôler ses sphincters, risque de se sentir atteint dans sa virilité triomphante par la force de ces petits cœurs roses sur le pelage de tout-doux lapinou ?

Oui bon, en réalité la dernière réplique je me la suis gardée sous le coude et j’ai comme d’habitude arboré le sourire crispé de la libraire qui en déjà entendu d’autres avant de lui proposer « Ma Boîte à outils ». Tout va bien, madame sera contente, les cinq millimètres de pénis du nouveau-né sont saufs, ce dernier aura désormais de quoi se sentir « mâle » avec ses marteaux en tissu sur lesquels il bavouillera à sa guise.

Fin de l’anecdote.

L’édition genrée a le vent en poupe

Cette historiette pourrait faire sourire si je n’y étais pas confrontée régulièrement. Depuis que je travaille dans le secteur de la librairie jeunesse, j’ai pu constater à quel point la différenciation sexuelle des enfants se faisait jeune, ça va de la boîte à outils en tissu dont j’ai parlé plus haut à la collection « Ptit Garçon » « Ptite fille » qui se donne aux bambins dès l’âge d’un an.

(...) http://cultures-genre.com/2013/05/2...

Ça change pour les filles, pour les garçons ça attendra encore un peu

Je constate moi-même à mon humble échelle, que les choses changent, à pas de fourmis certes, mais changent. Pour les filles du moins, pour les garçons c’est une autre paire de manches (oui bleues les manches on a compris !). Car si je vois de plus en plus de petites filles qui peuvent lire sans distinction des ouvrages typés garçon couplés à des ouvrages typés fille sans que les parents cillent (voire même en soient plutôt contents), on ne peut pas dire que les parents soient aussi ouverts quant il s’agit de leurs rejetons mâles. Encore des petits exemples de divers commentaires que j’ai eus en boutique :

« T’es sûr que tu veux ça ? » dit une maman affolée à son petit mec de 6 ans qui ramène fièrement un ouvrage sur Rebelle de Disney.

« Mais c’est pour les filles ça » dit un papa à son autre bambin qui veut acheter ‘C’est moi la maîtresse’. Les enfants aussi ont des idées bien arrêtées sur certaines choses, comme cette petite fille de 6 ans qui m’a lancé un très docte « Mais ça c’est pas pour les garçons ! » quand je montrais un ouvrage sur les dauphins à un petit garçon à côté. Le tout sous l’œil interloqué de la maman de cette dernière, qui se défendit pourtant de prodiguer une éducation genrée à sa petite raisonneuse haute comme trois pommes. Les parents peuvent ne rien prescrire à leur progéniture sur le sujet, la cour d’école les remet visiblement dans le droit chemin.

Il semble en effet acquis que les filles peuvent s’identifier indistinctement à des personnages masculins ou féminins, pour les garçons, ça coince. L’exemple que j’ai en tête est celui de Wilma Tenderfoot :

Soyons clairs, à part le fait qu’elle porte une jupe (mais les écossais aussi et on n’en fait pas tout un plat), ce petit personnage féminin ultra dynamique n’est pas sexué pour un sou. Ce n’est pas là le cœur de l’ouvrage, qui nous raconte les aventures policières qu’elle résout sans un pli. Eh bien, impossible pour moi de le vendre aux parents pour leurs petits garçons, réponse standard :

« Vous comprenez, il ne pourra pas s’identifier… »

Une petite fille peut pourtant s’identifier à des personnage comme Charlie dans « Charlie et la Chocolaterie  » de Roald Dahl ou des frères Jean dans la série des «  Jean quelque chose  » d’Arrou-Vignod. Mais un garçon ne le pourrait pas, une fille ne peut donc pas servir d’exemple. À l’image du gamin et de son envie d’acheter un livre sur Rebelle, je pense sincèrement dans cette histoire, que la seule chose que voyait ce gosse était que ce personnage était trop cool avec son arc et ses flèches, le fait que ce soit une fille n’entrait pas en ligne de compte, alors que pour la mère, c’était tout le problème.

Certains domaines sont interdits aux garçons désormais

(...) http://cultures-genre.com/2013/05/2...

Détail marrant, l’équitation qui était réservée aux hommes jusqu’au XIX eme siècle, est devenue un sport en grande partie féminin au début du XX eme, (et certains prétendront que c’est dans la nature)… Mais maintenant c’est pour les petites filles, alors toi le mâle, passe ton chemin. Pareil pour le journal intime. J’ai été bien embêtée le jour où une maman m’a demandé s’il existait des journaux intimes pour les garçons, on a fini par en trouver, mais ce fut une rude recherche, l’écrit intime c’est pour les gonzesses, passe ton chemin le mâle ! Le métier de professeur des écoles t’intéresse ? Dommage pour toi là aussi, s’occuper des gosses c’est les filles qui le font (...)

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