Une tribune pour les luttes

La campagne pour la victoire du NON à la « Constitution européenne » et ses prolongements politiques

par François Chesnais

Article mis en ligne le samedi 23 avril 2005

De jour en jour, la bataille pour le Non contre un référendum visant à légitimer un Traité qui constitutionalise le capitalisme en Europe, est devenue une bataille sociale, avec un contenu de classe. La campagne contre un Traité qui grave dans le marbre l’Europe du capital, des fonds de pension, de l’oppression impérialiste, n’est pas une campagne électorale banale. Deux légitimités s’affrontent toujours plus clairement. D’un côté, celle du personnel politique, des experts et des journalistes qui se sont placés au service du libéralisme. De l’autre, celle des salariés, des jeunes, des exploités, des citoyens luttant pour un avenir qui ne soit pas soumis au bon vouloir des actionnaires, des patrons et de hauts fonctionnaires acquis au capital.

Les débats passionnés autour du texte du Traité constitutionnel pour en déchiffrer le contenu et en comprendre le sens, ont convaincu les dizaines et les dizaines de milliers de salariés et de jeunes qui y participent des véritables enjeux du vote du 29 mai : le refus d’un monde dominé par la logique du marché au service du capital. Au départ ce sont quelques centaines de militants cégétistes, communistes, socialistes, trotskistes, verts, membres de Copernic et d’Attac qui ont engagé la lutte. En s’organisant et en se mobilisant, ils sont d’abord parvenus à mettre en minorité la direction de la CGT et à porter main forte à celles et à ceux au sein du Parti socialiste et des Verts qui étaient poussés par leur engagement à continuer le combat. Depuis, la bataille est devenue l’affaire de centaines de milliers et bientôt de millions de salarié(e)s. Dans la plupart des villes, des quartiers, dans les lycées, les écoles, entreprises, l’analyse critique du Traité renoue avec les questions posées lors des grandes mouvements contre les « réformes » des retraites, de l’enseignement, la privatisation d’EDF.

La bataille contre la « Constitution européenne » cristallise une rupture radicale avec le discours de la gauche libérale, un événement d’une ampleur que la France n’a pas connu depuis de très longues décennies. Une rupture qui traverse en profondeur le Parti socialiste en raison du double visage et du double discours de celui-ci. Dans le même temps, depuis des semaines on assiste à un mouvement parallèle, interconnecté de combats pour les salaires, les conditions d’embauche, les conditions de travail ainsi que de luttes contre l’arbitraire patronal.

Le Non s’est donc enraciné. Sa consolidation (nos adversaires disent son « incrustation ») se traduit dans les sondages. Le vote Non exprime le rejet profond par les salarié(e)s des politiques menées depuis deux décennies. Le vote Non repose sur une compréhension accrue du défi vital que leur lance le capitalisme, dont le Medef est l’incarnation, et dont les gouvernements et le personnel politique acquis au libéralisme sont les instruments.

Jusqu’au 29, il faut tout faire pour une victoire massive du rejet du Traité. La montée du Non suscite inquiétude et panique dans les cercles du pouvoir d’Etat, le MEDEF et parmi les dirigeants socialistes. C’est un signe qui vaut tous les sondages. La victoire est possible, à portée de main. Mais elle doit encore être arrachée. L’élargissement de la mobilisation vers les salariés et l’intensification de l’activité de comités unitaires vers les indécis, les abstentionnistes sont la condition du succès. Les partisans du Traité vont multiplier les mensonges, vont déchaîner la propagande et le terrorisme verbal (Le Non, c’est le chaos, la guerre !) pour tenter d’inverser la tendance. Ils bénéficieront de l’aide toujours plus forte des médias. La campagne officielle va leur permettre de monopoliser les écrans. Ils savent que la victoire du « Non » serait la défaite des cohabitants du système capitaliste qui, depuis plus de vingt ans ont mis en œuvre tous les traités européens, même quand ils s’étaient formellement engagés devant les électeurs à le refuser. Ils n’oublient pas que ce fut le cas de Lionel Jospin avec le traité d’Amsterdam, les accords de Lisbonne (libéralisation des services), de Barcelone (réforme des retraites) et le traité de Nice.

Les militant(e)s qui construisent dans les entreprises, localités, une force unie contre le Traité constitutionnel sont en train d’aider à l’émergence d’un espace politique nouveau. Ainsi, une situation politique nouvelle est en train de s’ouvrir. Elle soulève des questions majeures, particulièrement aiguës dans la perspective d’une victoire du NON :

- Comment faire pour que la campagne du NON ne soit pas qu’une échéance électorale sans lendemain ? Comment faire pour que les militant(e)s ne fassent pas voler la victoire qu’ils et elles auront construite ? Comment ancrer dans les luttes et des initiatives les plus diverses cette formidable prise de conscience que le NON au Traité exprime ? Comment aussi faire en sorte que cette victoire soit aussi celle de tous ceux qui sans droits, sans papiers, immigrés anciens et récents sont exclus du jeu électoral ?

- La victoire du NON marquera une défaite de tous ceux qui sont les agents du libéralisme. Mais à ce refus des libéralismes de droite comme de gauche, il s’agit de donner un contenu positif, qui l’inscrive dans la durée, seule garantie pour que ceux qui se sont mobilisés ne se laissent pas dépossédés de leur victoire, pour que cette mobilisation ne soit pas détournée dans des affrontements internes au PS ou à quelque autre parti, ou encore mise en sommeil au nom de quelque échéance électorale lointaine. Une alliance nouvelle a commencé à se forger entre militant(e)s. Comment faire pour qu’elle se poursuive après le 29 mai ? Comment faire pour que les salarié(e)s commencent à s’auto-organiser, dans l’action, mais aussi pour la définition d’un programme de changement social ?

- La bataille contre le TCE n’est pas une affaire franco-française : elle concerne tous les travailleurs d’Europe. Dès maintenant et encore plus après le 29, il importe de réfléchir aux initiatives à prendre pour expliquer aux salarié(e)s et aux jeunes des autres pays le sens fortement positif et progressiste de la bataille que celles et ceux de France ont menée. C’est à l’échelle de l’Europe que le front de résistance solidaire face à la dictature du marché doit se construire. Le Non en France au TCE ne prendra tout son sens que s’il marque effectivement une étape dans la bataille pour une Europe des travailleurs.

- Par la place qu’il fait à la dictature du marché (la concurrence érigée en principe de vie, tous les textes réunis dans la III° partie du Traité), le Non impliquera demain d’exiger l’abrogation de tous les traités (Maastricht, Schengen, Lisbonne, Amsterdam, Nice) qui ont mis en œuvre dérégulation, déréglementation, privatisation des services publics, concurrence libre et non faussée en Europe ; la définition d’une politique démocratique, anti-capitaliste, écologique, mettant au centre de ses objectifs la suppression du chômage, la renationalisation des services publics concernant l’écologie (eau, énergie, transports), l’éducation nationale, la culture, mais également le crédit, une volontaire politique du logement, autant de mesures qui selon nous, exigent de s’en prendre à la dictature des fonds de pension, à la propriété privée capitaliste.

Autant de questions qu’il ne faut pas attendre le soir du 29 mai pour commencer à débattre.

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