Une tribune pour les luttes

Syrie

L’ANARCHISTE OMAR AZIZ et l’auto-organisation dans la révolution syrienne

Leila Shrooms, Tahrir-ICN, août 2013

Article mis en ligne le lundi 9 décembre 2013

Omar Aziz (affectueusement connu par ses amis comme Abu Kamal, ile à la frontière de l’Irak, à l’est de la Syrie) est né à Damas. Il revint en Syrie dès les tous premiers jours de la révolution syrienne après un exil en Arabie Saoudite et aux Etats-Unis. Intellectuel, économiste, anarchiste, mari et père, il s’engagea de lui-même dans la lutte révolutionnaire à l’âge de 63 ans. Il travailla avec des activistes locaux pour collecter l’aide humanitaire et la distribuer dans les banlieues de Damas attaquées par le régime. Au travers de ses écrits et de son activité, il fit la promotion de l’auto-gouvernance, l’organisation horizontale, la coopération, la solidarité et l’entraide mutuelle comme moyens par lesquels les gens s’émanciperaient eux-même de la tyrannie de l’Etat. Avec des camarades, Aziz fonda le premier comité local à Barzeh, Damas. Cet exemple se propagea dans toute la Syrie et avec lui, certains des plus récents et prometteurs exemples d’une auto-organisation non-hiérarchique à avoir émergé dans les régions du printemps arabe.

Dans son hommage à Omar Aziz, Budour Hassan déclara qu’il "ne portait pas de masque de Vendetta, et il n’a pas formé des groupes de Black Block. Il n’était pas obsédé par le fait de donner des interviews à la presse, et il n’a pas fait les gros titres des médias lors de son arrestation…
À une époque où la plupart des anti-impérialistes hurlaient sur l’effondrement de l’Etat syrien et le détournement d’une révolution qu’ils n’ont jamais soutenu, en premier lieu, Aziz et ses camarades ont lutté inlassablement en faveur de la liberté inconditionnelle contre toutes les formes de despotisme et d’hégémonie étatique."
[Budour Hassan, “Omar Aziz : Rest in Power”, 20 février 2013]

Aziz était encouragé par la vague révolutionnaire qui saisissait le pays et croyait que les «  manifestations en cours étaient capables de casser la domination du pouvoir absolu  » [Omar Aziz, "Un document de réflexion sur les Conseils Locaux" en Arabe]. Mais il vit un manque de synergie entre les activités révolutionnaires et la vie quotidienne des gens. Pour Aziz, cela n’avait aucun sens de participer à des manifestations qui demandent le renversement du régime tout en restant strictement dans les structures hiérarchiques et autoritaires imposées par celui-ci. Il décrivit une telle division comme une Syrie sujette au chevauchement de deux temps, «  le temps du pouvoir » qui «  dirige toujours les activités de la vie » et « le temps de la Révolution » appartenant aux activistes qui travaillent pour renverser le régime. Aziz croyait que pour la continuité et la victoire de la révolution, les activités révolutionnaires devaient s’infiltrer dans tous les aspects de la vie. Il prônait un changement radical dans les relations et l’organisation sociale de façon à contester les fondations d’un système basé sur la domination et l’oppression.

Aziz vit des exemples positifs tout autour de lui-même. Il était encouragé par les multiples initiatives qui surgissaient dans tout le pays, incluant la mise à disposition volontaire d’un soutien légal et médical d’urgence, transformant des maisons en hôpitaux de campagne et arrangeant des paniers de nourriture pour la distribution. Il vit dans de tels actions "l’esprit de la résistance du peuple Syrien à la brutalité du système, la destruction et le meurtre systématique de la communauté". La vision d’Omar était d’étendre ces pratiques et il croyait que la façon de le faire se trouvait dans l’établissement de conseils locaux. Pendant le huitième mois de la révolution syrienne, quand les protestations généralisées contre le régime étaient encore largement pacifiques, il produisit un document de réflexion sur les Conseils Locaux en Syrie où il exposa sa vision.

Selon les vues d’Aziz, le Conseil Local était l’assemblée par laquelle des gens issus de diverses cultures et différentes strates sociales pourraient travailler ensemble pour atteindre trois objectifs principaux : mener leur vie indépendamment des institutions et organes d’Etat, établir un espace qui permet la collaboration collective des individus et activer la révolution sociale aux niveaux local, régional et national.

Dans son papier Aziz liste ce qu’il pense comme préoccupations que les conseils locaux devraient avoir à cœur :

1. La promotion de la solidarité humaine et civile au travers de l’amélioration des conditions de vie en fournissant des hébergements sûrs pour les déplacés ;
en fournissant une assistance autant psychologique que matérielle pour les familles des blessés et des détenus ;
en fournissant un soutien médical et alimentaire ; en assurant la continuité des services d’éducation ;
en supportant et en coordonnant l’activité des médias.
Aziz note que de telles actions devraient être volontaires et ne devraient pas se substituer aux réseaux familiaux et amicaux. Il pensait que cela prendrait du temps pour que les gens se sentent confortables en dehors des services fournis par l’Etat et qu’ils ajustent leurs comportements sociaux afin d’être plus coopérants. Aziz pensait que le rôle des conseils devrait être maintenu à un minimum autorisant le développement d’initiatives par une communauté unique.

2. L’encouragement d’une coopération incluant la construction d’initiatives et actions communes locales qui promeuvent l’innovation et l’invention, dont Aziz a vu qu’elles étaient étouffées par un demi-siècle de tyrannie. Le conseil local devrait être le forum qui permet aux gens de discuter des problèmes auxquels ils ont à faire face dans la vie avec leurs conditions quotidiennes. Le conseil local devrait soutenir la collaboration et permettre aux gens de concevoir des solutions appropriées aux problèmes auxquels ils font face, incluant les questions relatives aux infrastructures, l’harmonie sociale et le commerce, aussi bien que les questions qui requièrent des solutions externes à la communauté locale. Aziz a aussi vu un rôle clé dans la défense du territoire des zones rurales et urbaines qui ont été sujettes à des expropriations et acquisitions par l’Etat. Il rejeta l’expropriation urbaine de la terre entrainant la marginalisation et le déplacement des communautés rurales, dont il a vu que c’était une méthode utilisée par le régime pour renforcer sa politique de domination et d’exclusion sociale. Aziz croyait qu’il était nécessaire d’assurer un accès à la terre qui peut satisfaire les nécessités de la vie pour tout le monde et appela à une redécouverte des communes. Il était réaliste mais optimiste. Il avait noté, "c’est clair que de telles actions s’appliquent à des lieux sûrs ou à des zones quasi-libérées du pouvoir. Mais il est possible d’évaluer la situation de chaque zone et de déterminer ce qui peut être accompli". Aziz prônait la réalisation de liens horizontaux entre conseils pour créer des liens et une interdépendance entre les différentes régions géographiques.

3. Des liens avec l’Armée Syrienne Libre (ASL) et des relations réciproques entre la continuité de la révolution et la défense, protection de la communauté. Aziz pensait qu’il était essentiel de coordonner la résistance populaire civile et la résistance populaire armée. Il voyait le rôle de l’ASL comme étant d’assurer la sécurité et la défense de la communauté, particulièrement pendant les manifestations, de soutenir des lignes sécurisées de communication entre les régions et de fournir une protection de la mobilité du peuple avec des approvisionnements logistiques. Le rôle du conseil serait de fournir de la nourriture et de l’hébergement pour tous les membre de l’ASL et de se coordonner avec elle pour la sécurité de la communauté et la défense stratégique de la région.

4. La composition des conseils locaux et de la structure organisationnelle. Aziz avait vu plusieurs défis à la formation de multiples conseils locaux. Le premier était le régime, qui prenait régulièrement d’assaut les cités et villes de façon à paralyser le mouvement, isoler les gens dans des enclaves et empêcher la coopération. Aziz soutenait que pour répondre à de telles assauts de l’Etat, les mécanismes de défense devaient rester flexibles et innovants. Les conseils devraient s’accroître ou se réduire en fonction des besoins et s’adapter aux relations de pouvoir sur le terrain. Il pensait que cette flexibilité était essentielle pour la réalisation du désir de liberté de la communauté. Il avait aussi vu ce défi consistant à encourager les gens à pratiquer un mode de vie nouveau et peu familier. De plus, le service d’approvisionnement devait être maintenu et il était nécessaire de trouver une source indépendante d’énergie faisant face aux coupures aussi bien que pour soutenir le développement des activités sociales et économiques. Pour cette raison il pensait que les conseils locaux devaient inclure des travailleurs sociaux et des gens avec des expertises sur des champs variés, sociaux, organisationnels et techniques, qui sont respectés et qui ont le désire de travailler volontairement. Pour Aziz, la structure organisationnelle du conseil local est un processus qui commence avec le minimum requis et qui évolue en fonction du niveau de transformation accompli par la révolution, l’équilibre du pouvoir dans une région donnée et les relations avec les régions voisines. Il encourageait le conseil local à partager le savoir, à apprendre de l’expérience des autres conseils et à se coordonner régionnalement.

5. Le rôle du Conseil National est de donner une légitimité à l’initiative et de gagner l’acceptation des activistes. Il devrait chercher les finances de façon à exécuter le travail nécessaire et à couvrir les frais impossibles à couvrir au niveau régional. Le Conseil National faciliterait la coordination entre les régions de façon à trouver des terrains d’entente et favoriser les proches interdépendances.

Le travail d’Omar Aziz a eu un impact énorme sur l’organisation révolutionnaire en Syrie. Pendant que le courant politique d’opposition a échoué à réaliser quoique ce soit de notable dans les deux dernières années, le mouvement d’opposition de base, face à la répression violente, est resté dynamique et innovant et a intégré l’esprit anarchiste. Au cœur de l’opposition de base il y a la jeunesse, principalement des classes pauvres et moyennes, où les femmes et divers groupes religieux et ethniques jouent des rôle actifs (voir http://www.youtube.com/watch?v=Otc6J9EQGiw&t=255 et https://www.youtube.com/watch?v=RaDFddXsJ3w feature=player_embedded). La plupart de ces activistes restent non- affiliés aux idéologies politiques traditionnelles mais sont motivés par ce qui concerne la liberté, la dignité et les droits humains basiques. Leur objectif principal demeure le renversement du régime plutôt que de développer des grandes propositions pour une Syrie du futur.

L’organisation révolutionnaire s’est principalement formée autour du développement du tansiqiyyat, des centaines de comités locaux établis dans les quartiers et villes dans tout le pays. Ici, les activistes révolutionnaires sont engagés dans des activités multiples, de la documentation et rapports sur les violations perpétrées par le régime (et de plus en plus souvent par des éléments de l’opposition) jusqu’à l’organisation des manifestations et des campagnes de désobéissance civile (comme des grèves et des refus de paiement des factures) et la collecte de l’aide humanitaire et sa distribution à des zones sous bombardement ou assiégées. Il n’y a pas un seul modèle mais ils opèrent souvent de façon horizontalement organisée, des groupes sans leaders, composés de tous les segments de la société. Ils ont été les fondations du mouvement révolutionnaire en créant la solidarité entre les gens, un sens de la communauté et de l’action collective.
Voir (https://www.youtube.com/watch?v=TRPn0WSPXNo&list=PLg0SMDGiDbLhQXAKoqa4q1BpZ_summ73m&index=8) les efforts de Yabroud, banlieue de Damas, pour s’organiser en l’absence de l’Etat. Des comités locaux ont élus des représentants comme à Kafranbel Idlib où un comité de représentants élus a établi sa propre constitution.
(voir https://www.youtube.com/watch?v=KauLdOiAMC8&list=PLg0SMDGiDbLhQXAKoqa4q1BpZ_summ73m&index=16)
Les jeunes activistes de Kafranbel gardent le mouvement de protestation populaire vivant et ont gagné une notoriété mondiale avec leur utilisation de bannières satiriques et colorées dans les manifestations hebdomadaires (voir http://www.youtube.com/watch?v=nJNR6WIh7tQ). Ils sont aussi engagés dans des activités civiles comme de fournir un soutien psychologique aux enfants et des forums pour adultes afin de discuter des questions comme la désobéissance civile et la résistance pacifique.

Dans la ville et au niveau des quartiers, des conseils révolutionnaires ou majlis thawar ont été établis. Ils constitue souvent la structure administrative civile principale dans les zones libérées de l’Etat, aussi bien que dans des zones qui restent sous le contrôle de l’Etat. [pour un rapport sur les Conseils Locaux voir dans Gayath Naisse (Self organization in the Syrian people’s révolution)Ceux-ci assurent la mise à disposition de services basiques, coordonnent les activités des comités locaux et se coordonnent avec la résistance populaire armée. Indubitablement, comme les services étatiques ont disparus et la situation humanitaire s’est détériorée, ils ont joué un rôle vital en augmentation. Il n’y a pas un modèle unique pour les Conseils Locaux, mais ils suivent principalement une forme de modèle de démocratie représentative. Certains ont établi différents départements administratifs pour prendre en charge des fonctions auparavant portées par l’Etat. Certains ont y compris eu plus de succès que d’autres qui ont lutté pour déplacer la bureaucratie du vieux régime ou qui ont été assaillis par des querelles intestines.

Pendant que le gros de l’activité de base est très largement resté au niveau local, il y a un nombre de différents groupes de coordination qui ont émergé pour coordonner et mettre en réseau au niveau régional et national. Ils incluent les Comités de Coordination Locaux (CCL), Comités d’Action National (CAN), la Fédération des Comités de Coordination de la Révolution Syrienne (FCC) et la Commission Générale de la Révolution Syrienne (CGRS). Aucun ne représente la totalité des comités/conseils locaux, ils ont différentes structures organisationnelles et ils ont différents niveaux d’engagement ou de non-engagement avec l’opposition politique formelle. Voir http://www.alharak.org/nonviolence_map/en/ pour une carte interactive qui montre les comités et conseils de coordination, ainsi que le fleurissement de beaucoup d’autres initiatives et campagnes dans un pays où de telles activités étaient auparavant brutalement réprimées.

La menace majeure contre ces diverses initiatives n’a pas seulement été la persécution des activistes par le régime, le manque de moyens, l’assaut des attaques de l’Etat sur les zones civiles et la détérioration croissante des conditions de sécurité et humanitaires. Des conseils locaux ont été piratés par des forces réactionnaires et contre-révolutionnaires. Par exemple à Al Raqqa, des groupes rebelles non-locaux à sympathies salafistes/takfiristes ont pris la plus grande partie du pouvoir au détriment du conseil local. Comme ils ont essayé d’imposer une vision Islamique qui est étrangère à presque tout le monde, les habitants de Raqqa ont mené une protestation continue contre eux. Dans cette video (https://www.youtube.com/watch?v=9hOsyH7zasw&sns=em) de juin 2013, les gens protestent contre les arrestations de membres de leurs familles par Jabhat Al Nusra. Les femmes crient "Honte sur vous ! Vous nous trahissez au nom de l’Islam".
Pendant tout le mois d’août 2013, les habitants d’Al Raqqa ont protesté presque quotidiennement contre l’Etat Islamique d’Irak et du Sham (EIIS) en demandant la libération de centaines de détenus, de kidnappés et de personnes disparues. De même, à Alep des révolutionnaires ont lancé la campagne "assez c’est assez !" appelant à la fin des abus rebelles et pour la responsabilité. Cette manifestation de juin 2013 s’est tenue en face de la Cour de la Sharia à Alep après l’assassinat d’un enfant pour avoir prétendument insulté le prophète Mohammed. Les gens (http://www.youtube.com/watch?v=X5WqJ6Y2eQ8d) demandent que les assassins soient traduits devant la justice en disant "Le Comité de la Sharia est devenu l’Air Force Intelligence !" (la branche la plus brutale de la sécurité du régime). A Idlib, les gens ont aussi protesté contre le Comité de la Sharia qui a été établi, (https://www.youtube.com/watch?v=-8edfgXT61A&feature=youtu.be) ils disent "nous sommes contre le régime, contre l’assassinat extrémiste et contre l’oppression" et ils demandent le retour des juristes professionnels (pouvoir judiciaire indépendant) à la cour (à la place des religieux).

Omar Aziz n’a pas vécu pour voir les défis qui semblent souvent insurmontables et qui assaillissent les révolutionnaires de Syrie, ou les succès et échecs des expérimentations d’auto-organisation locales. Le 20 novembre 2012, il fut arrêté chez lui par le mukhabarat (le plus craint des services secrets). Peu avant son arrestation il déclara "Nous ne sommes pas moins que les travailleurs de la Commune de Paris : ils ont résistés pendant 70 jours et nous nous continuons encore après un an et demi." [Via @Darth Nader] Aziz fut gardé dans une cellule de détention des services secrets de 4 mètres par 4 qu’il avait partagé avec 85 autres personnes. Cela contribua probablement à la détérioration de sa santé déjà fragile. Il fut transféré plus tard à la prison Adra où il mourut de complications cardiaques en février 2013, un jour avant son 64ème anniversaire.

Le nom d’Omar Aziz ne sera jamais très connu, mais il mérite de la reconnaissance comme une figure contemporaine de premier plan dans le développement d’une pensée et d’une pratique anarchiste. Les expérimentations dans l’organisation révolutionnaire de base qu’il a inspirées fournissent une sagacité et des leçons dans l’organisation anarchiste pour les futures révolutions à travers le globe.

Traduction française Manuel Sanchaise pour Juralib.

P.-S.

Leila Shrooms est d’ori­gine syrienne et a tra­vaillé plu­sieurs années comme mili­tante des droits de l’Homme en Syrie. Elle est l’une des co-fon­da­trice de Tahrir-ICN, un réseau pour établir des liens entre les mou­ve­ments anti-auto­ri­tai­res du Proche-Orient, d’Afrique du Nord et d’Europe.

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