Une tribune pour les luttes

Les Mots sont Importants

De la protection de l’enfance

par Pierre Tevanian

Article mis en ligne le mardi 8 avril 2014

Réflexions éparses d’un enseignant qui fut naguère enfant, sur la nature, la culture, l’éducation, l’instruction, l’école, le sexe, le genre, les études, la théorie, les études de genre, la théorie du genre, la théorie du genre à l’école, l’identité, la famille et un formidable documentaire intitulé Alberomio (Deuxième partie)

à lire dans sa totalité sur le site Les Mots sont Importants :
http://lmsi.net/De-la-protection-de-l-enfance

par Pierre Tevanian
17 mars 2014

Textes officiels réécrits [1], conférences ou sorties scolaires annulées [2], livres retirés des programmes [3], lui même aligné sur des activistes situés à l’extrême droite de l’extrême droite (Civitas, Egalité & Réconciliation, Journée du Retrait de l’Ecole), et obéissant aussi à la plus stricte orthodoxie patriarcale et raciale, les hommes blancs qui nous gouvernent (messieurs Hollande, Ayrault, Valls, Moscovici, Bartolone, Dray) ont sifflé la fin de la récréation et désavoué les projets de loi (GPA, PMA, « loi famille ») et les expérimentations pédagogiques (« ABCD de l’égalité ») – et même le vocabulaire (le fameux « genre ») – de « leurs femmes », souvent non blanches (Dominique Bertinotti, Najat Vallaud Belkacem et Christiane Taubira). Et tout cela se fait, nous dit-on, au nom de la protection de l’enfance...

Partie précédente : « On est pas des nordiques ! »

On peut le regretter mais ne jouons pas aux idiots : nous savons toutes et tous très bien que nous vivons depuis des lustres dans une société où tous les enfants, dès l’école primaire, et sans avoir besoin pour cela d’aucun « ABCD de l’égalité », d’aucun cours d’études de genre, d’aucune projection du film Tomboy, connaissent les mots pédé, homosexuel, enculé, travelo, gonzesse et quelques autres, parce qu’ils les entendent dans leur environnement – dans la bouche soit de leurs parents, soit de leurs grands frères, soit de leurs voisins, soit à la télévision, soit tout cela ensemble – et qu’ils les répètent à leur tour, toujours de la même manière : comme injure.

Les programmes « ABCD de l’égalité » ou les livres comme Tango a deux papas ou Jean a deux mamans, aujourd’hui violemment pris pour cible, ne viennent donc pas traumatiser des âmes pures et innocentes en introduisant dans leur petit ciel mental immaculé des notions qui leur seraient étrangères : c’est un contre-discours qu’ils apportent, un contrepoint à des discours de peur, de haine, de rejet, d’oppression qui sont déjà là – une réponse reposant sur la bienveillance et le respect mutuel plutôt que sur la logique grégaire de l’injure, du rapport de force et de la tyrannie du groupe des « normaux » sur le « vilain petit canard ».

La manière particulière dont chaque enseignant-e opère, les qualités et défauts des supports pédagogiques mobilisés, tout cela peut évidemment être discuté, mais il est notable que ce n’est pas sur la modalité mais sur le principe qu’a porté la controverse, et que ce n’est pas dans le registre de la discussion mais de la guerre totale (contre, au choix, « le totalitarisme » ou « l’œuvre du diable » [4]), de l’interdiction, de l’éradication, de l’épuration [5] que se sont positionnés les activistes Christine Boutin, Béatrice Bourges, Ludovine de La Rochère, Farida Belghoul, Nabil Ennasri, Gilles-William Goldnadel, Alain Escada et leur principaux relais médiatiques : le Causeur d’Elisabeth Lévy, le Figaro d’Ivan Rioufol et Eric Zemmour…

Ce n’est pas la modalité qui est mise en cause par les héros auto-proclamés de la « protection de l’enfance », mais bien le principe même d’une visibilité et d’une dicibilité de l’homosexualité d’une part, et d’autre part de toutes les discordances possibles entre sexe biologique, sexe social, genre et orientation sexuelle… Or, dans un monde où cette diversité existe, et dans une école où, répétons-le, la parole circule déjà de toutes parts sur cette diversité, mais une parole sommaire, brutale, injurieuse, que défend-on lorsqu’on exige le silence des enseignants ?

La réponse est dans la question : ce n’est pas un véritable silence qu’on protège, ce n’est pas une véritable absence des « questions de genre, d’identité ou d’orientation sexuelle », puisque ce silence n’existe pas et ne peut pas exister. Ce qu’on protège alors est un monopole : le monopole de la parole sur « l’homosexuel » laissé à ceux – élèves, mais profs aussi – qui en font une insulte, le monopole de la parole sur « la gonzesse » laissé à ceux qui en font une insulte, le monopole de la parole sur les « questions trans » laissé à ceux qui, sans forcément connaître le mot trans, connaissent les mot travelo et femmelette et s’en accomodent largement pour faire, au sens le plus littéral du mot, d’une pierre deux coups...

Des images et des mots

Sous couvert de silence et d’invisibilité, c’est donc une hégémonie qui est défendue. Car lorsque la parole injurieuse circule de la sorte, sans contradiction, c’est toute une imagerie qui se constitue, un « bestiaire » dans lequel s’agglomèrent et se confondent toute une foule d’« anormaux », de « déviants », de parias :
- celles et ceux, intersexes, que mère nature n’a pas doté, à la naissance, d’un sexe « purement » masculin ou féminin, et sur lesquels l’artefact humain a tôt fait de s’abattre [6] ;
- celles et ceux, trans ou futurs trans, qui ont un sexe natal « bien identifié » mais pour une raison ou pour une autre, d’une manière ou d’une autre, ne s’y sentent pas « chez eux » et voudraient « changer de sexe » ;
- celles et ceux qui, « garçons manqués » ou « mecs efféminés », sans nécessairement vouloir changer de sexe, et sans nécessairement être « orientés homo », ne se sentent pas à l’aise avec le genre (masculinité, féminité) auxquels ils sont assignés ;
- celles et ceux qui, sans nécessairement se sentir mal dans leur sexe ou dans leur genre, sont « orientés homo », c’est-à-dire attirés davantage, sexuellement, par des gens « de leur sexe » ;
- celles et ceux, enfin, qui sans nécessairement appartenir aux quatre catégories ci dessus, ont des parents qui y appartiennent.

Lire la suite :
http://lmsi.net/De-la-protection-de-l-enfance#nb7

Merci à Yves de nous avoir envoyé ce texte et son lien. MB

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Notes

[4L’assimilation de « la théorie du genre », des « ABCD de l’égalité », des « lobbies LGBT » actifs dans les écoles, mais aussi de l’accès des femmes au monde du travail, à une œuvre « satanique » est omniprésente dans le discours de Farida Belghoul, initiatrice des « Journées de retrait de l’école », comme il l’était déjà, auparavant, dans le discours d’Alain Soral, et comme on peut le retrouver chez les plus puristes des catholiques intégristes ; la référence au « totalitarisme » est, elle, plus partagée, de Soral et Belghoul à Christine Boutin, Béatrices Bourges et Ludovine de La Rochère, en passant par Eric Zemmour.

[5C’est ni plus ni moins que « l’interdiction » de « la théorie du genre » d’une part, de l’étude de certains livres d’autres part, qui est réclamée – et partiellement obtenue puisque le gouvernement a successivement fait supprimer le mot « genre » de plusieurs supports, retirer certains livres des bibliographies, et annuler certaines manifestations (conférence, pièce de théâtre) trop étroitement reliée au fâcheux « genre ». Cf. http://www.politis.fr/Tous-a-poil-le-gouvernement-s,25727.html

[10L’assimilation de « la théorie du genre », des « ABCD de l’égalité », des « lobbies LGBT » actifs dans les écoles, mais aussi de l’accès des femmes au monde du travail, à une œuvre « satanique » est omniprésente dans le discours de Farida Belghoul, initiatrice des « Journées de retrait de l’école », comme il l’était déjà, auparavant, dans le discours d’Alain Soral, et comme on peut le retrouver chez les plus puristes des catholiques intégristes ; la référence au « totalitarisme » est, elle, plus partagée, de Soral et Belghoul à Christine Boutin, Béatrices Bourges et Ludovine de La Rochère, en passant par Eric Zemmour.

[11C’est ni plus ni moins que « l’interdiction » de « la théorie du genre » d’une part, de l’étude de certains livres d’autres part, qui est réclamée – et partiellement obtenue puisque le gouvernement a successivement fait supprimer le mot « genre » de plusieurs supports, retirer certains livres des bibliographies, et annuler certaines manifestations (conférence, pièce de théâtre) trop étroitement reliée au fâcheux « genre ». Cf. http://www.politis.fr/Tous-a-poil-le-gouvernement-s,25727.html

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