Une tribune pour les luttes

Pourquoi Etat Islamique (l’EI) a attaqué Kobanê ?

Par Hakkı Yükselen

Article mis en ligne le samedi 18 octobre 2014

Envoyé par Lutte Internacionaliste - État espagnol.
Hakkı Yükselen est militant du Parti de la Démocratie Ouvrière (IDP) de la Turquie. L’IDP est un parti politique que défense le droit d’autodétermination du peuple kurde et il est solidaire avec ses luttes.

Pourquoi Etat Islamique (l’EI) a attaqué Kobanê ?
Par Hakkı Yükselen

Il n’y a pas une réponse simple à cette question. Si nous ignorons les raisons stratégiques, politiques et « divines » les plus profondes, l’explication pourrait être la suivante : pour unir les différentes zones dominées par l’EI en capturant la région de Rojava (Kurdistan Occidental en Kurde, le Kurdistan de la Syrie), qui constitue une discontinuité physique entre ces zones – les secteurs et les villes dans le nord ; pour arriver à Alep, le centre économique de la Syrie, depuis le nord après la capture de Kobanê à partir d’Afrin, situé plus à l’ouest.

Toutefois, un autre motif de cette attaque pourrait être de capturer Cizre qui se trouve à l’extrémité orientale de la Syrie où est situé un important champ de pétrole (Rimela). Ceci qui permettrait à l’EI d’avoir tous les champs pétroliers sous sa domination et de pouvoir garantir un approvisionnement continu pour ces besoins militaires, d’organisation et de logistique étant donné que toute la frontière avec la République de Turquie serait alors sous son contrôle.

Si l’EI atteint ces objectifs, il aurait capturé toutes les grandes villes du nord de la Syrie, ce qui signifie toutes les ressources économiques significatives, et par conséquents les profits du pétrole. D’autre part, ceci signifierait que l’EI a presque atteint la mer aussi. Ce qui est certain est que ce scenario permettrait une structuration de l’organisation de type étatique pour être plus efficace. Cela permettrait que le nombre de ses partisans grandisse en même temps que son pouvoir et sa reconnaissance dans le cadre international augmente. D’un point de vue stratégique, telle est la situation dans les grandes lignes.

Qui a fondé l’EI ?

Nous devons dire que la rumeur « anti-impérialiste » selon laquelle les USA et Israël ont fondé l’EI afin d’intervenir dans la région ne reflète pas la réalité. Bien que ce type d’« analyse » émouvante nous évite la difficulté de prendre en compte un tas de raisons « ennuyeuses » d’ordre historique, social, économique et politique dans le monde et la région, en réalité cette explication ne va pas plus loin que la simple propagande. Ceci ne signifie certainement pas que l’EI soit « simplement » une organisation autochtone. Nous pouvons facilement dire que l’EI a eu des relations directes et indirectes sérieuses avec des puissances impérialistes, en particulier avec les USA et avec les réactionnaires régionaux comme la Turquie et l’Arabie Saoudite pendant une longue période de temps, au moins pendant ses activités contre-révolutionnaires en Syrie.

Ces relations se sont probablement diversifiées au fil du temps. En outre, l’EI avait aussi collaboré parfois avec le régime d’Assad. Toutefois, le pouvoir de cette organisation ne vient pas du fait qu’il s’agisse d’un « serviteur » de l’impérialisme, mais de sa capacité à utiliser sa position et les possibilités qu’offrent cette position pour atteindre ses objectifs indépendants. Malheureusement, l’EI a réussi à devenir une véritable puissance politique et sociale en raison de son autonomie organisationnelle et politique, à la différence des anciens partis communistes de la région qui se sont liquidés eux-mêmes face aux régimes autocratiques nationalistes.

Le plan de liquidation

En ce qui concerne la Turquie, l’état et le gouvernement de l’AKP ont mené à bien une stratégie de liquidation, ou, du moins, de contrôle du mouvement national kurde en Turquie sous le nom de « processus de résolution ». Cette même stratégie est maintenant celle qui est appliquée à Rojava. L’état turc a adopté une attitude hostile vis-à-vis de l’expérience de Rojava dès le début, puisque cette expérience constitue un exemple dangereux pour les Kurdes en Turquie.

Cette hostilité de l’état turc se manifeste de différentes manières, comme les tentatives de bloquer Rojava avec la fermeture des frontières – les mêmes frontières qui avaient été ouvertes totalement pour l’EI – aux Kurdes, de bloquer l’approvisionnement en armes, les « services de santé » et infrastructures logistiques ; dans le même temps, l’état turc procède à l’autorisation pour les explorations territoriales à l’EI sur son propre territoire, pendant les attaques de ce dernier dans la région. Vu les différences de point de vue entre le monde occidental et les stratégies politiques de la Turquie en ce qui concerne la région, en particulier en ce qui concerne la Syrie, le gouvernement de l’AKP a été soumis à une forte pression occidentale quand ses liens étroits avec l’EI a été révélée.

Cela ne gênerait pas le gouvernement turc si l’EI balayait Rojava et se transformait en voisin de la Turquie à la frontière. Ceci aurait été utile dans la guerre contre le régime d’Assad bien que la situation comporte plusieurs risques. Toutefois, l’Occident a choisi de promouvoir une « solution politique » en Syrie et a commencé à voir l’EI comme son principal ennemi, ce qui a progressivement invalidé le scenario privilégié du gouvernement turc.

Alors qu’il évite une guerre directe avec l’EI, le gouvernement turc a mis sur la table une possibilité d’intervention dans la situation en utilisant les réfugiés comme prétexte afin de rester plus près de ce scenario. Cette possibilité d’intervention a été exprimée dans les conversations sur la création d’une « zone tampon » avec interdiction de vol, ou du moins « d’une zone de sécurité » linéaire ou constituée de poches. Ce type de zones signifierait pratiquement la fin de l’autonomie de Rojava. Yalçın Akdoğan (Vice-premier Ministre) a révélé l’intention du gouvernement turc d’étrangler Rojava, quand il a dit que le mémorandum qui approuve l’envoi de troupes en Syrie et en Irak affecte non seulement l’EI, mais aussi d’autres organisations terroristes.

Le premier ministre a aussi confirmé cette intention quand il a parlé de la possibilité d’une zone tampon ou d’une zone de sécurité, en disant : « Nous devons persister et continuer à combattre les organisations terroristes séparatistes ». Pendant ce temps, les affaires en rapport avec le régime syrien sont toujours d’actualité ; le gouvernement turc exige que le gouvernement d’Assad constitue l’autre objectif afin de se joindre à la « coalition ».

En ce qui concerne les Kurdes…

Malgré la confiance en soi que l’autonomie de Rojava a généré, les Kurdes en sont venu, dans un court laps de temps, à demander de l’aide. Ils ont adressé cette demande à tous ceux qui sont disposés à fournir de l’aide, sans condition. Cette démarche démontre les limites de la démocratie locale et du projet d’autonomie démocratique. En ces temps difficiles, les Kurdes non seulement font face à l’attitude hostile de la Turquie, mais en plus ils font face à l’attitude d’hostilité de classe du gouvernement de Barzani, qui a été récemment sauvé grâce à l’aide des bombardements des Etats-Unis, et grâce au PKK-PYD, dans une certaine mesure. Tout ceci met en évidence que la véritable libération et la liberté du peuple kurde ne se trouve pas dans des projets isolés de démocratie avec un caractère de classe ambigu et/ou dans les jeux diplomatiques d’équilibre de pouvoir. Cette libération et liberté du peuple kurde se trouve dans la lutte commune des travailleurs et des masses populaires de la région contre l’impérialisme et les réactionnaires régionaux, et contre sa propre bourgeoisie.

En ce qui nous concerne...

Pour le dire brièvement, nous sommes contre tout type d’interventions impérialistes quelles que soient, ou pourraient être leurs justifications. Même si leur objectif est de détruire l’EI, les bombardements américains, des états occidentaux et arabes qui sont en coalition avec les Etats-Unis, ou les projets turcs de zones tampon ou de sécurité, compliqueraient encore plus la situation. En dernier recours, le véritable objectif de ces pouvoirs est de supprimer la dynamique révolutionnaire au Moyen-Orient, y compris la lutte des masses populaires kurdes pour la liberté et la libération, comme ils l’ont fait en Syrie avec l’aide de leurs « frères ennemis » que sont l’Iran et la Russie…
Enfin, il est nécessaire de dire quelques mots à l’État turc : Maintenant qu’il considère finalement que l’EI est « une organisation terroriste », il est temps de rompre toutes les connexions directes et indirectes avec cette organisation ! Fermez les frontières à l’EI ouvrez-les à tous ceux qui aident le peuple de Rojava. Levez tous les obstacles à l’armement d’YPG/YPJ ! On verra alors qu’il n’y a nécessité d’aucun type de « coalition », d’aucun bombardement ou d’aucun projet de zone de quelque type que ce soit !

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1 Message

  • Le 19 octobre 2014 à 09:17, par

    Kobané est-elle seule ? par Sandro Mezzadra, philosophe italien

    http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/101014/kobane-est-elle-seule

    " (...) Et comment ne pas voir les raisons pour lesquelles l’EI a concentré ses forces sur Kobané ? La ville est le centre d’un des trois cantons (avec Afrin et Cizre) qui se sont constitués en “régions autonomes démocratiques” à partir d’une confédération de “kurdes, arabes, assyriens, chaldéens, turkmènes, arméniens et tchétchènes”, comme le dit le préambule de l’extraordinaire Charte de Rojava (nom du Kurdistan occidental ou syrien). C’est un texte qui parle de liberté, de justice, de dignité et de démocratie ; d’égalité et de “recherche d’un équilibre écologique”. Dans la région de la Rojava, le féminisme n’est pas seulement incarné par les corps des combattantes en armes, mais aussi par le principe de participation paritaire dans toutes les institutions d’autogouvernement, qui jour après jour remet en cause le patriarcat. Et l’autogouvernement, tout en ayant de nombreuses contradictions et des conditions très dures, exprime réellement un principe commun de coopération entre hommes et femmes libres et égaux. Bien plus : de manière cohérente par rapport au tournant antinationaliste du PKK d’Öcalan, auquel les YPG/YPJ sont liés, ils refusent tout autant l’absolutisme ethnique et le fondamentalisme religieux, que l’inflexion nationaliste qui avait caractérisé jusqu’à présent la lutte du peuple kurde lui-même. Et ceci aujourd’hui dans ce Moyen Orient où, pour des raisons confessionnelles ou ethniques, on égorge et on est égorgé.

    Il suffit d’écouter les combattants et combattantes du YPG/YPJ – ce qui n’est pas difficile sur internet – pour comprendre que ces garçons et ces filles, ces hommes et ces femmes, ont pris les armes pour affirmer et défendre cette façon de vivre et de coopérer. Il est facile alors de comprendre les raisons de l’offensive de l’EI contre Kobané. Mais il est tout aussi facile de comprendre pourquoi les Turcs, tête de pont de l’OTAN dans la région, n’interviennent pas pour la défendre, et pourquoi le soutien de la “coalition antiterroriste” reste aussi timoré. Essayez d’imaginer ce que les émirs du Golfe peuvent penser de l’expérience de la Rojava et du principe d’“égalité de genre”. Et les Américains, les occidentaux... Les filles souriantes à la kalachnikov sont très glamour, mais pour les Etats-Unis et l’UE, le PKK reste une organisation “terroriste”, dont le leader a été livré aux geôles turques par la ruse du “renard de l’échiquier” [1] (Massimo D’Alema, pour qui l’aurait oublié). D’ailleurs le PKK n’est-il pas né comme organisation marxiste-léniniste ? Après tout il s’agit toujours de communistes.

    Et alors ? Nous devrions être ceux qui revendiquent ce communisme, ceux qui descendent dans la rue et prennent position en défense de Kobané et de la Rojava. Ceux qui réinventent à partir d’ici, de manière tout à fait matérielle, l’opposition à la guerre. Dans la Rojava, nous devons retrouver les connections avec notre histoire la plus récente, nous devons y entendre les échos de Seattle, de Gênes, du zapatisme. Car ces échos sont là. Et nous devons surtout voir que s’il existe un fil rouge qui court des révoltes du Maghreb et du Machrek de 2011, en passant par le 15M espagnol et Occupy, jusqu’aux soulèvements brésiliens et turcs de l’année dernière, aujourd’hui ce fil passe par les rues de Kobané et de la Rojava. (...)

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