Une tribune pour les luttes

Une démolition médiatique irresponsable

Alain Fourest

Article mis en ligne le dimanche 24 juillet 2016

INCONSCIENTS OU IRRESPONSABLES ?

Tels sont les termes qui me viennent à lʼesprit après le show médiatico-politique organisé par Jean Claude Gaudin et ses associés jeudi 21 juillet dernier lors de la destruction dʼune tour de logement dans une cité de Marseille. Cette remarquable mise en scène, organisée moins de huit jours après le drame de Nice, avait sans doute pour but de faire oublier lʼannulation du feu dʼartifice du 14 juillet. Cʼest dʼailleurs ce quʼa exprimé la députée Valérie BOYER qui devant le spectacle impressionnant fait de bruit sourd et de visions destructrices ?
Dans des circonstances similaires, jʼai assisté en 1983 à la destruction de la première barre de la cité dites des 4000 à La Courneuve entouré dʼhabitants. Le nuage de poussière à peine retombé laissait apparaître une autre barre similaire, un cri sʼélève alors derrière moi : une autre ! une autre ! Jʼai a entendu aussi les sanglots retenus dʼanciens locataires. Cet évènement mʼa conduit, par la suite, à considérer avec une très grande méfiance les justifications avancées pour démolir un peu partout en France des milliers dʼimmeubles qui, en leur temps, ont permis de faire face à la crise du logement dénoncée en 1954 par lʼAbbé Pierre. Jʼai dʼailleurs noté que son représentant régional, présent sur les lieux jeudi dernier, avait été le seul à mettre en cause la réduction du parc de logement social à Marseille.
Depuis de nombreuses années les responsables politiques de tout bord ont trouvé comme principal remède au “mal des banlieues“ la démolition dʼune part sans cesse croissante de ce patrimoine public considéré comme obsolète. Si une telle stratégie coûteuse peut parfois se justifier par de graves erreurs de construction ou de localisation, elle laisse de côté les raisons fondamentales qui conduisent à la dégradation et parfois la ghettoïsation de ces cités : gestion défectueuse, absence dʼéquipements collectifs, de transport, dʼemploi etc… Dans la plupart des projets de démolition la mise en cause du bâtit serre de prétexte à la mise en cause du comportement et souvent de lʼorigine des habitants. Cʼest ce que je retiens après plus de quarante années de responsabilités professionnelles dans les banlieues françaises. Je ne suis pas le seul à mettre en cause cette politique inefficace, coûteuse et traumatisante pour une partie de la population. Les acteurs sociaux, représentants associatifs, sociologues, qui sont quotidiennement au contact de ces populations dénoncent cette politique de gribouille. Les responsables de lʼANRU (Agence Nationale de la Rénovation Urbaine) en charge de ces programmes en reconnaissent eux-mêmes les limites. Peine perdue ! la machine à démolir est en route et lʼinsuffisance criante de logement sociaux en France comme à Marseille ne cesse croître laissant dans la rue des familles entières.
La mise en scène en forme de catharsis de la démolition de la tour des Cyprès à Marseille a été précédée par dʼautres comme Frais-Vallon, la Castellane, la Busserine ou la Savine et sera sans doute suivie dʼautres avant peu. A nouveau, on promettra la Lune à des locataires en les faisant participer à lʼéradication dʼun lieu où le plus souvent ils sont nés et ont vécu. Beaucoup verseront des larmes en voyant partir en poussière des années de vie. Nos responsables politiques nʼont que faire de cette ʻnostalgie passéisteʻ. Ils sont certains dʼavoir fait le bon choix dans lʼintérêt des locataires et pourtant ils se trompent gravement. Tel Diafoirus ils croient supprimer la maladie en faisant disparaître le malade. A Marseille, comme ailleurs, Les habitants des cités ne sont pas des ʻmaladesʻ. Ils attendent simplement quʼon les écoute et quʼon réponde aux besoins de la vie quotidienne. Ils refusent le plus souvent que, sous prétexte de mixité urbaine, on les contraigne à quitter leur logement et changer de quartier.

A lʼévidence, ce nʼest pas le choix fait par les élus de Marseille. Pour prendre part jeudi dernier à cette sinistre parade, ils ont pris soins de se regrouper en hauteur pour voir le spectacle et sʼen féliciter pendant que les habitants étaient dʼautorité rassemblés au loin dans le parc de FONTOBSCURE (tout un symbole !.. )
Cette opération médiatique, au demeurant réussie si lʼon en croit les comptes rendus de presse, ne peut faire oublier le contexte dans lequel il a eu lieu comme je le note plus haut. Les terroristes nous lʼont tragiquement rappelé le 14 juillet au soir à NICE. Pour ma part je ne peux mʼempêcher, avec dʼautre, de faire le lien entre ces différents évènements. Jʼai, dès le 15 janvier 2015, pris ma part de responsabilité en publiant un texte sous le titre : ʻje suis responsableʻ dans lequel je reconnaissais les dérives de la politique de la ville et préconisaient les mesures urgentes à mettre en oeuvre. Je concluais en souhaitant que « la barbarie ne soit pas irrémédiable ».
Quoi quʼon en dise, les auteurs de ces barbaries sont, pour la plupart, originaires des cités dites ʻsensiblesʻ (quel euphémisme ! ) Ils y ont grandi et ont constaté que la société ne les reconnaissait pas comme citoyen. Ils ont appris la débrouille, la délinquance et trop souvent la violence et la haine. Ceux qui ont répondu et qui répondront peut-être demain à lʼappel de DAESH sont sans doute parmi nous dans les cités à Marseille comme ailleurs. Il est plus que temps que, au-delà des mesures sécuritaires indispensables, nous nous mobilisions pour proposer à cette jeunesse en péril dʼautres alternatives. Les mascarades comme celle du jeudi 22 juillet à Marseille sont dérisoires.

Marseille le 24 juillet 2016
Alain FOUREST

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