Une tribune pour les luttes

CADTM Europe / Comité pour l’abolition des dettes illégitimes

Nous ne paierons plus leurs crises !

Article mis en ligne le mercredi 8 avril 2020

En pleine crise du Covid 19, Mario Draghi déclarait dans les pages du Financial Times : il faut tout faire pour garantir l’avenir de la zone euro. Il entérinait là un principe déjà appliqué de longue date par les dirigeants européens : absorber les pertes du secteur privé quitte à augmenter de façon permanente les dettes publiques.

Début avril, la Commission européenne reprenait les annonces de la BCE (a), en déclarant que les règles budgétaires ne seraient plus d’application pendant la crise. Ainsi la règle d’or s’appliquerait contre les populations pour imposer l’austérité, mais l’on y dérogerait volontiers pour secourir le secteur privé.

A l’instar de la crise de la dette (b) grecque en 2015, aucune forme de solidarité financière n’a pourtant été mise en œuvre pour les pays les plus en difficultés. A la place, on organise l’endettement croissant et permanent des États, Italie et Espagne en première ligne, au bénéfice des banques et des marchés.

Le plan « d’urgence » de 750 milliards d’euros, annoncé par la BCE le 18 mars dernier, consiste en réalité en un programme de rachat des titres de dette publique et privée exclusivement auprès des banques privées, qui s’ajoute aux interventions précédentes pour s’élever à un total de 1050 milliards d’euros d’intervention, soit près de 117 milliards d’euros engagés chaque mois.

Ce plan ne sera d’aucun secours ni pour l’économie réelle et le secteur de la santé, éprouvés par plusieurs décennies d’austérité et de privatisations, ni pour celles et ceux qui ont perdu leurs revenus suite aux mesures de confinement.

La BCE rejoue la politique du Quantitative Easing qui à partir de mars 2015 avait pris la forme d’un plan massif d’aide aux grands actionnaires des grandes banques, ceux-là mêmes qui étaient les responsables de la crise de la dette.

Non assorti de conditionnalités quant au comportement de ses bénéficiaires, ce plan a permis aux banques de racheter leurs propres actions (c) aux grands actionnaires, de leur distribuer des dividendes faramineux, et de reprendre librement leurs activités spéculatives.

De cette nouvelle vague d’investissements spéculatifs a découlé une nouvelle augmentation rapide de l’endettement en Europe et dans le monde, qui atteignait fin 2019, le niveau record de 322 % du PIB global.

Or, dès la fin 2018, plusieurs chocs boursiers et financiers ont été les annonciateurs d’une nouvelle crise dont le Covid 19 a été le détonateur. En témoigne la récession (d) du secteur de la production industrielle entamée dès le second semestre 2019 en Allemagne, en Italie, au Japon, en Afrique du Sud, en Argentine et aux États-Unis.

C’est pourquoi nous n’accepterons pas de payer une fois de plus pour leur crise. Nous exigeons une rupture radicale avec la politique de sauvetages inconditionnel des banques et du secteur privé.

Nous exigeons l’annulation des traités européens et leur remplacement par des traités qui priorisent le bien-être des populations sur le bien avoir des investisseurs et spéculateurs.

De la même manière nous exigeons l’annulation de toutes les dettes illégitimes qui participent à l’asservissement des peuples par la finance.

Nous exigeons également la mise en œuvre de politiques sociales et d’investissement public assorties d’un véritable plan d’aide pour les populations européennes.

L’urgence n’est pas de sauver les grands actionnaires des banques et des grandes entreprises privées : l’urgence est de répondre aux besoins de financement du secteur de la santé et aux besoins de protection de toute personne qui aujourd’hui ne dispose pas de logement, d’accès à l’eau, à l’électricité, à l’alimentation ou à des revenus permettant de se les procurer.

Pour répondre à ces besoins et libérer les fonds nécessaires pour garantir un revenu à qui ne l’a pas, le CADTM exige un moratoire (e) sur le remboursement des intérêts sur la dette y compris pour les dettes privées des couches populaires et la mise en place d’un impôt de crise sur les entreprises dont les bénéfices sont les plus élevés et sur les 10 % des patrimoines les plus riches.

La suspension immédiate du paiement des dettes publiques doit être combinée à un audit à participation citoyenne afin d’en identifier la partie illégitime et de l’annuler.

Aussi, le CADTM exige que les entreprises et/ou l’État prenne en charge les salaires des travailleurs-ses en suspension d’activité, ainsi que ceux des personnes précaires, des intérimaires, des indépendants et des saisonniers, sans aucune récupération des heures chômées ni consommation des droits aux congés payés.

L’État doit assurer le versement des salaires en lieu et place des employeurs qui refuseraient de payer, et leur imposer des amendes en retour. Ainsi, au niveau européen, l’Union doit obliger les actionnaires à renoncer à leur dividendes de 2020. Un revenu décent doit également être versé aux chômeurs-ses, aux stagiaires et aux personnes sans droit aux allocations.

Dans l’urgence, ces mesures doivent être combinées à la mise à l’arrêt complet de toutes les activités non essentielles ; l’interdiction des licenciements et la réintégration des salarié-e-s licencié-e-s depuis le début de la crise ; la fourniture gratuite de moyens de protection à tou-te-s les salarié-e-s encore en activité ; la garantie du droit de retrait en cas de non-respect des conditions de sécurité ; l’arrêt de toutes les expulsions de locataires et la suspension des loyers, des crédits personnels et des factures d’eau et d’énergie ; la mise à disposition de logements corrects pour toutes les familles vivant dans des logements précaires ou sans abris ; la mise en place immédiate de mesures de protection pour les femmes victimes de violences conjugales, pour les enfants victimes de violence, impliquant des décisions rapides d’éloignement des conjoints violents ; l’arrêt des expulsions et la régularisation immédiate de tou-te-s les sans-papiers et réfugié-e-s avec accès immédiat à tous les systèmes de protection sociale.

A plus long terme, d’autres mesures permettraient de répondre aux besoins de financement des États : le financement public par la banque centrale (f) à taux 0 % pour rompre avec le chantage des marchés ; la socialisation sous contrôle citoyen du secteur bancaire et des assurances ; une réforme radicale de la fiscalité sur les patrimoines et les revenus ; la mise à l’arrêt des réseaux d’évasion fiscale des grandes entreprises ; la taxation des transactions financières au-dessus d’un certain plafond ; l’annulation des dépenses militaires et la reconversion des travailleurs·ses du secteur ; l’expropriation et la mise sous contrôle citoyen des secteurs essentiels [1].

Par ailleurs, cette crise a montré à quel point nos sociétés reposent sur le travail de soin aux autres, qui est, dans son écrasante majorité, exercé par des femmes. Il faut reconnaître cette réalité pourtant trop souvent invisibilisée et pousser pour qu’elle soit prise en charge par le secteur public.

Cette crise représente l’occasion d’obtenir un vrai changement des règles du jeu pour modifier radicalement la société dans son mode de vie, son mode de propriété, son mode de production et son rapport à la Nature, en donnant la priorité aux biens communs, à la souveraineté alimentaire et à la relocalisation de la production matérielle et des services, en adaptant une manière de travailler et de produire qui soit compatible avec la lutte contre la crise écologique.

Il nous faut planifier la décroissance tout en améliorant les conditions de vie, élargir la sphère des services publics, le contrôle citoyen, et la démocratisation, pour rompre avec la société du 1 % des plus riches et réaliser la société du 100 % écologiste, socialiste, autogestionnaire, féministe et antiraciste.

CADTM Europe

Le CADTM Europe rassemble des organisations dans 5 pays, Belgique, France, Italie, Suisse, Luxembourg et des militant-e-s en Grèce, au Portugal, en Pologne et dans l’Etat espagnol. Le site www.cadtm.org publie des articles en français, anglais, espagnol, portugais, grec, italien et allemand. Le réseau mondial du CADTM est présent dans plus de 30 pays sur 4 continents.

Note
[1] D’autres mesures à entreprendre pour faire face au coronavirus ont été listées ici : https://www.cadtm.org/Serie-Covid-19-3-4-Propositions-de-mesures-a-prendre


(a) BCE / Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.

(b) Dette
Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.

(c) Action / Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.

(d) Récession
Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres.

(e) Moratoire
Situation dans laquelle une dette est gelée par le créancier, qui renonce à en exiger le paiement dans les délais convenus. Cependant, durant la période de moratoire, les intérêts continuent de courir. Un moratoire peut également être décidé par le débiteur, comme ce fut le cas de la Russie en 1998 et de l’Équateur en 1999.

(f) Banque centrale
La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale.

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