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Enfants et Smartphones

Une publication de L’Ire des Chênaies

Article mis en ligne le mercredi 21 avril 2021

Enfants et Smartphones

Un témoignage éloquent d’une prof, des réflexions et une colère justifiée devant ces faits et surtout devant l’inconscience des parents et la banalisation comme excuse.

« On travaillait tranquillement sur les mots dérivés avec les élèves de sixième. J’en étais à Vers/Vermisseau. Un gamin évoque intelligemment la vermine, on déplie les différents sens du terme : insectes, animaux grouillants, envahissants, qu’on peut écraser. Vers, puces, cafards, rats. Beurk, beurk, je rigole. Une petite lève la main : « Madame, l’autre fois sur snap y en avait un mec qui expliquait qu’il avait violé un rat, et il en montrait le cadavre et tout. » « Ah oui, ah oui », crient les autres. Je reste comme une conne avec mes lion/lionceau baleine/baleineau perdrix/perdreau, mon malheureux velleda et mon ridicule manuel de petit professeur de rien du tout. Bon.
On fait une pause sondage. Qui a un portable ? Tous. Qui a des réseaux sociaux ? 20/22. Je prends les précautions d’usage, puis : qui est déjà tombé sur des images pornos sur le net ? Tous, même ceux qui ne lèvent pas la main : leur air est entendu. Je demande s’ils ont cherché seuls. « Parfois on est curieux, mais en fait c’est souvent sur les réseaux. On reçoit des invitations d’un groupe d’inconnus ou d’amis avec des liens et quand on clique c’est des vieux qui se touchent, ou des seins, ou des trucs chelous… » Etc. Les filles ont reçu beaucoup, beaucoup de dickpics ; elles ont probablement vu plus de teubs que leur grand-mère. L’une d’entre elles me dit « une fois c’était un Monsieur vraiment vieux, genre soixante ans… » Pour rappel, en sixième, ils ont onze/douze ans.
Je demande quels parents vérifient leur usage d’internet. Ils me répondent que la plupart essayent mais ne savent pas faire. Ça fait cinq ans que je reçois le même type d’excuses, tous milieux sociaux confondus, tous établissements confondus. Alors merde.
Aux chercheurs de ressorts logiques foireux, ne venez pas me la jouer psychanalyste de comptoir détendu par trois lectures de Freud : « Non mais les gosses à cet âge ont une sexualité latente, ils savent déjà comment ça se passe ». Ça ne me regarde pas, la sexualité de mes élèves ; ce n’est pas mon propos. Ça les regarde eux. Ils feront leur choix. Je fais de la prévention, comme tous mes collègues, dans un cadre spécifié par des textes et construits au préalable.
Non, ce qui me regarde, c’est qu’au milieu d’un cours de lexicologie un lundi matin je me retrouve avec vingt gamins qui me parlent de rat violé et de bite de vieillards parce que vous n’êtes pas foutus de comprendre qu’acheter un iPhone 11 à vos enfants est une mauvaise idée, que les laisser s’inscrire sur des réseaux sociaux est une mauvaise idée (« La limite d’âge ? J’ai mis que j’étais né en 2000 »), que les laisser jouer en réseau avec des inconnus est une mauvaise idée, et surtout que vous n’êtes pas foutus de vérifier des paramètres de confidentialité de base avec une simple case à cocher : « Empêcher les contacts inconnus de vous envoyer des messages ». Autant donner un flingue à un gamin sans même à en enclencher la sécurité.
Que les gosses exagèrent ou non est un faux débat là aussi : c’est la représentation de ce qu’ils ont vu, perçu par eux comme monstrueux ou bizarre, qui ressort là. Vous êtes bien mignons de nous jouer les pères/mères la morale au moindre scandale sexuel pédophile ou incestueux, à coups de « peine de mort » et « dégénérés au bûcher » mais vous exposez vous-même vos gosses à des pratiques dignes des Cent vingt journées de Sodome par pure paresse, sous des prétextes fallacieux du type « tous ses copains en ont un » ; « il en a besoin pour que je l’appelle quand il rentre à la maison » ; « c’est pour ses devoirs ». Tant que vous y êtes, filez leur un taz et emmenez-les en warehouse parce qu’il doit faire un exposé de chimie.
Quand je leur ai demandé s’ils avaient pu en parler à leurs parents, ils m’ont répondu que c’était hors de question et m’ont supplié de ne pas le dire. « Ma mère me défonce si je parle de ça ». Bah oui, évidemment. En plus de ne rien vérifier des contenus auxquels vous exposez vos enfants, vous les empêchez de vous en parler parce que c’est gênant pour vous ou qu’ils sont trop petits pour le moment. Un grand bravo. On refile encore le bébé aux profs pour qui ce n’est absolument pas gênant d’expliquer ce qu’est une blue waffle (véridique) ou de signaler qu’une gamine mate Boku no Pico à deux heures du matin sur son téléphone au lieu de dormir (véridique).
Quand on en parle aux parents ? « Ah oui mais c’est pas nous c’est les copains, mon fils/ma fille ne regarde pas ces choses-là ». « On est dépassés » que j’entends. C’est pourtant simple, nom de Dieu : vous maîtrisez l’outil et vous pouvez en contrôler l’usage de la plus stricte manière possible ; vous ne le maîtrisez pas et dans ce cas vous ne le donnez pas à vos enfants. Mais c’est plus facile de s’énerver uniquement lorsque le téléphone à huit cents balles est cassé. Merde. Merde merde merde à vous.
Ce n’est pas à moi d’expliquer à des gamins de onze ans que ce qu’ils voient sur le net est faux, que la sexualité n’a rien à voir avec ça, qu’ils auront le temps de découvrir tout ça plus tard. Ce n’est pas à moi de vous expliquer qu’il faut limiter le temps d’écran de votre petit sous peine de lui cramer les mirettes et les synapses. Ce n’est pas à moi de ramasser les enfants à la petite cuillère parce qu’on a publié des photos d’eux à poil sur des groupes snaps obscurs. Ce n’est pas à moi de combler vos incapacités en éduquant aux enfants à ce qui n’a rien à voir avec ma matière, d’autant que vous viendrez vous plaindre après coup que l’école ne fait rien quand elle fait tout de même quelque chose.
Je m’y plie parce que je ne peux pas la fermer quand une gamine de onze ans tombe sur des enfonçages de godes (véridique) parce qu’elle a cliqué sur le lien d’un déséquilibré – inconnu d’elle et de vous – alors qu’elle matait une story d’un fan club des BTS.
Mon langage vous choque : rien à foutre. C’est mille fois moins choquant que ce à quoi vous exposez sciemment vos enfants et ça vous réveillera peut-être un coup. Faites votre putain de boulot de parents. Et tenez, pour finir, un petit conseil de prof de français : si vous voulez que vos gosses lisent plutôt que d’aller sur le net, montrez-leur l’exemple au lieu de leur ordonner vaguement de lire comme si c’était une corvée, le nez vissé à votre smartphone. Ça m’évitera de vous refaire la leçon, je n’ai jamais aimé cette posture.

P.-S.

L’ire des Chênaies N° 852, le journal papier de Radio Zinzine

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