Une tribune pour les luttes

Thèses sur la signification et les conséquences de la guerre impérialiste en Ukraine

Groupe International de la Gauche Communiste (GIGC) / pantopolis

Article mis en ligne le dimanche 6 mars 2022

Nous publions les parties les plus significatives du long texte d’analyse de la guerre en Ukraine par Le GIGC - groupe Révolution ou guerre. Pour ne pas alourdir la lecture de cette analyse importante, faite à vif, nous avons retiré les notes et concaténé les deux colonnes initiales en une seule.
Pantopolis, 4 mars 2022.
http://pantopolis.over-blog.com

Thèses sur la signification et les conséquences de la guerre impérialiste en Ukraine

GIGC - groupe « révolution ou guerre »
2 mars 2022

Nous publions le texte qui suit sans attendre le prochain numéro de notre revue. Pourtant, il n’est ni un tract d’intervention immédiate, ni un communiqué, encore qu’il puisse aussi servir comme tel. En effet, la gravité de la situation, la guerre en Europe et les bouleversements qu’elle provoque à tous les niveaux, requiert d’établir au plus vite des points de référence et d’orientation dans la tornade qui se lève. Le choc, l’incrédulité et le sentiment d’impuissance face à la guerre sont facteurs de confusion, de déboussolement, d’affolement, pouvant conduire à la démoralisation et désespoir, voire à l’abandon des positions de classe. Notre document se présente sous forme de quelques thèses, en soi bien modestes et limitées, mais que nous estimons de notre devoir de présenter comme texte et orientations de référence et de soumettre à la critique de tous. En l’occurrence, et malgré la faiblesse extrême de nos forces – et l’ensemble du camp prolétarien ne va guère mieux à ce niveau –, elles constituent un effort pour développer une « méthode et travail de parti. « Enfin, signalons que ces thèses furent rédigées alors que la guerre en Ukraine est toujours en cours et que les troupes russes ne sont pas encore entrées dans Kiev. Quels que soient le devenir et l’issue finale de cette guerre, il est déjà possible et surtout nécessaire de tirer un certain nombre de leçons et de bornes marquant la nouvelle situation et toute la période qui vient. Elles bordent déjà la route que le prolétariat va devoir emprunter pour faire face aux affrontements massifs entre les classes que l’ensemble des classes dominantes capitalistes engagent aujourd’hui inévitablement pour les besoins de la guerre impérialiste. Nous les soumettons donc à la réflexion et critique de l’ensemble des forces communistes et restant fidèles au principe de l’internationalisme prolétarien ; et comme point de référence et d’orientation pour tous, groupes politiques et individus militants isolés et, peut-être, désorientés.

« Les socialistes ont toujours condamné les guerres entre peuples comme une entreprise barbare et bestiale. Mais notre attitude à l’égard de la guerre est foncièrement différente de celle des pacifistes (partisans et propagandistes de la paix) bourgeois et des anarchistes. Nous nous distinguons des premiers en ce sens que nous comprenons le lien inévitable qui rattache les guerres à la lutte des classes à l’intérieur du pays, que nous comprenons qu’il est impossible de supprimer les guerres sans supprimer les classes et sans instaurer le socialisme. « (Lénine, Les principes du socialisme et la guerre, 1915)

Actualité de la guerre impérialiste en Europe

« Il semblait invraisemblable qu’une guerre puisse à nouveau éclater au cœur de l’Europe. « (le journal allemand Der Spiegel, 25/2/22)

La guerre impérialiste est maintenant au centre de l’Europe. Elle vient frapper directement le cœur historique du capitalisme et donc les fractions du prolétariat qui ont le plus d’expérience historique. La polarisation impérialiste sino-américaine, réelle et non démentie, de ces dernières années semblait avoir déplacé les enjeux historiques centraux, d’ordre impérialiste comme révolutionnaire – la lutte entre les classes – dans la zone Inde-pacifique ; le vieux continent européen étant marginalisé et ravalé au second plan. La guerre en Ukraine et les conséquences qu’elle aura, et a déjà, sur le prolétariat international et particulièrement européen ramène l’Europe au centre de la situation historique… tant au plan de la guerre impérialiste que de la lutte des classes. Car, non seulement la guerre en Ukraine touche directement, y compris dans leurs chairs, les prolétariats de Russie et d’Ukraine, mais elle va aussi très rapidement affecter le prolétariat en Europe. Ne serait-ce que par une aggravation de la crise provoquée cette fois directement par la guerre et alors que celle-ci s’essoufflait déjà, quelques mois à peine après la reprise de la production mondiale post-confinement pour cause de covid.

Crise et guerre se nourrissant l’une l’autre et vice versa, dans une spirale qui va maintenant s’accélérer, devient aujourd’hui une réalité vécue directement par le prolétariat international et, avec lui, par les populations. Le rapport entre le prolétariat face à la guerre devient aussi direct qu’avec la crise capitaliste, donc un élément et un facteur de la situation et du cours historique. Du fait qu’il est maintenant directement confronté à la guerre, qu’elle se déroule en Europe, et du fait de son expérience historique, le prolétariat d’Europe a et aura une responsabilité particulière, centrale, dans les affrontements massifs qui se dessinent.

Actualité des menaces de guerre nucléaire en Europe

« À la suite de sa rencontre avec Emmanuel Macron, le 8 février, [Poutine] a brandi explicitement la menace d’utiliser le feu nucléaire : “ Nous n’avons pas la même puissance que l’Otan. Cependant, nous possédons l’arme nucléaire. ” Le 24 février, jour de l’invasion de l’Ukraine, il avertit : ceux “ qui tenteraient d’interférer avec nous doivent savoir que la réponse de la Russie sera immédiate et conduira à des conséquences que vous n’avez encore jamais connues ”.

Ce à quoi le Ministre des affaires étrangères de la France a répondu par un « Vladimir Poutine doit aussi comprendre que l’Alliance atlantique est une alliance nucléaire. « (Le Figaro, 24 février)

La guerre impérialiste qui frappe directement le centre historique du capitalisme mondial porte la menace de la guerre nucléaire sur le vieux continent. D’arme de dissuasion comme elle était lors de la Guerre froide issue de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à l’implosion du bloc de l’Est et de l’URSS, la détention par la Russie, l’OTAN, la France et la Grande Bretagne de l’arme nucléaire devient maintenant arme de menace.

Elle est d’autant plus crédible et terrifiante que l’existence de bombes nucléaires dites tactiques, à faible rayon d’action et de conséquences, fournit toute une déclinaison et progression de son utilisation qui pourrait « autoriser « une des puissances nucléaires perdant pied dans la guerre conventionnelle à s’aventurer à y recourir. La voie d’une escalade catastrophique jusqu’à la destruction de l’humanité dans son ensemble s’ouvrirait alors. Le tabou de l’utilisation des armes nucléaires en Europe est donc tombé. « Nous devons nous réorienter complètement, déclare un responsable militaire de l’Otan. Pas seulement avec les forces conventionnelles, mais aussi avec notre doctrine de dissuasion nucléaire. « (Der Spiegel, op.cit.)

La question qui est posée au prolétariat n’est pas donc pas son rapport à la guerre impérialiste en général, mais son rapport à la guerre impérialiste généralisée et nucléaire ; son rapport à la perspective et aux forces sociales qui portent la guerre généralisée, c’est-à-dire les forces du capital, à commencer par les appareils de l’État capitaliste.

Dynamique d’une polarisation impérialiste croissante

« Au quatrième jour de la guerre qu’il a déclenchée contre l’Ukraine, Vladimir Poutine avait déjà deux exploits à son compte, dimanche 27 février : il a rendu à l’OTAN sa raison d’être et il a amené l’Union européenne à se transformer en organisation capable de fournir de l’aide militaire à un pays étranger. » (Le Monde, éditorial du 28 février)

La guerre en Ukraine vient confirmer et renforcer, accélérer, les alignements impérialistes qui étaient déjà en cours. Vu l’unanimité des puissances occidentales contre elle, la Russie ne peut que chercher le soutien de la Chine, seul (relatif) soutien en cette occasion, et renforcer l’alliance déjà établie avec celle-ci basée sur des intérêts économiques et géopolitiques communs, en particulier face aux États-Unis et à l’Otan – nous laisserons de côté la Syrie d’Assad ou encore l’Iran ; tout comme la prudente neutralité de l’Inde, autre puissance nucléaire. Elle n’atténue pas non plus les contrastes impérialistes globaux, ceux de la nouvelle polarisation mondiale toujours en devenir est-ouest. Au point que la marine américaine s’est sentie obligée de dépêcher immédiatement un navire de guerre croiser dans le détroit de Taïwan, avertissant ainsi la Chine que, malgré la guerre en Europe, la puissance impérialiste américaine ne baissait pas la garde dans la zone Inde-Pacifique.

Mais plus important encore, les pays d’Europe occidentale, y compris les plus partisans d’une souveraineté européenne indépendante, ou distincte, de l’influence américaine, ont été forcés par l’éclatement de la guerre à se ranger aux côtés des États Unis et de la Grande Bretagne, au point de se rassembler, voire être contraints pour un pays comme la France, et d’agir sous la bannière de l’Otan. Militairement, politiquement et idéologiquement – démocraties occidentales contre illibéraux, voire dictatures, orientales – la guerre d’Ukraine accentue cette polarisation en cours, coinçant ainsi toute velléité immédiate d’autonomie européenne, voire de distance avec les États Unis. Sans préjuger du devenir des alignements impérialistes, la dynamique de polarisation actuelle, à son tour accélérée, constitue un pas – un moment supplémentaire particulièrement significatif – vers la guerre généralisée.

Si la guerre en Europe a d’ores et déjà induit une accélération dans la dynamique générale de polarisation, elle a aussi provoqué un tournant dans l’alignement des puissances européennes du continent. Il est trop tôt pour savoir si ce tournant, alignement derrière les États-Unis au sein de l’Otan y compris de la France, est de court terme ou de long terme. Même s’il devait s’avérer de court terme, momentané, il n’en reste pas moins que la polarisation présente face à l’invasion russe de l’Ukraine représente un pas important dans la dynamique vers la constitution de blocs impérialistes pour la guerre généralisée. En effet, l’histoire nous enseigne que ce processus n’est jamais linéaire, ni définitif, jusqu’à l’éclatement de la guerre elle-même. Le pacte Germano-soviétique – ou Ribbentrop-Molotov – n’est signé que le 25 août 1939, soit quelques jours à peine avant le 1er septembre 1939, invasion de la Pologne par l’Allemagne et début de la 2e Guerre mondiale, et marque un retournement complet de la politique d’alliance de l’URSS, au nom de l’antifascisme, avec la France et la Grande-Bretagne. En ce sens, il n’est pas totalement exclu qu’à terme, un pôle impérialiste européen puisse finalement émerger et proposer une autre configuration que celle, la plus probable aujourd’hui, organisée autour de l’axe sino-américain, en vue de la guerre généralisée.

Selon la configuration impérialiste et ses lignes de fracture, chaque prolétariat qu’il soit américain, chinois, européen, ou d’autres continents se verra soumis à des attaques dont la nature capitaliste, anti-prolétarienne, sera la même, mais dont l’intensité, les termes et les terrains seront différenciés. La Guerre en Ukraine et la polarisation contre la Russie qu’elle provoque sur le vieux continent implique des responsabilités premières au prolétariat du continent face à la guerre et des enjeux et possibilités distinctes, selon qu’il soit de Russie, d’Ukraine et d’Europe occidentale.

Le dilemme des bourgeoisies européennes

« Ces revirements spectaculaires, allemand et européen, auront des conséquences à long terme. Confrontée à la tragédie de la guerre à sa porte, l’Europe se donne enfin les moyens de se comporter en puissance géopolitique. Aux États membres de consolider cette posture : ils vont en avoir terriblement besoin.” (Le Monde, éditorial du 28 février)

Avant que la guerre n’éclate, les principales puissances européennes se sont retrouvées coincées, prises en tenaille, par la polarisation américano-russe autour de la question de l’Ukraine. Une fois l’invasion russe en marche, les pays de l’Union européenne n’ont pu que se rassembler derrière les États-Unis au sein de l’OTAN. La France, pays aspirant le plus à une souveraineté européenne non dépendante de l’Amérique, s’est placée au pointe en maniant maintien du dialogue avec Poutine et discours de fermeté, menaçant en retour la Russie du feu nucléaire. Mettant à profit la présidence française de l’Union européenne et du commandement, depuis janvier, de la Force de Réaction Rapide de l’OTAN, la France, seule puissance nucléaire de l’Union européenne, se porte en première ligne des mesures militaires et cherche à imposer un certain leadership vis-à-vis de ses alliés européens.

Pour l’heure, la guerre en Ukraine a contraint l’Europe à s’unir, dépassant les divergences entre ex-pays du bloc de l’Est, antirusses et pro-OTAN, et pays occidentaux. La dynamique de polarisation Chine-Russie d’un côté, les pays dit illibéraux – thème idéologique tout trouvé pour mobiliser les prolétariats d’Amérique et d’Europe – et les démocraties occidentales autour des États-Unis de l’autre se trouve renforcée avec la guerre d’Ukraine. Ce faisant et devant l’avancée militaire et les menaces russes, les contradictions européennes, en particulier celles de l’Allemagne hésitant à assumer son rôle historique de puissance impérialiste mondiale, c’est-à-dire principalement au plan militaire, semblent en passe d’être dépassées. La réflexion et les choix que la bourgeoisie allemande va devoir prendre, et semblent prendre dans l’urgence, dans les mois qui viennent seront lourds de conséquences pour le rapport Amérique-Europe, la configuration impérialiste à venir et… pour le prolétariat européen.

Une des difficultés pour les bourgeoisies d’Europe de l’Ouest, c’est-à-dire du centre historique du capitalisme, est d’imposer à la fraction du prolétariat international ayant la plus grande expérience de lutte ouvrière contre la crise et aussi contre la guerre impérialiste, le degré de soumission indispensable pour marcher à la guerre. Nul doute que c’est là aussi, du fait de son histoire particulière bien sûr, la principale difficulté de la bourgeoisie allemande. Mais il en va de même pour les autres puissances européennes, d’autant que le prolétariat de ces pays n’est pas prêt à accepter l’aggravation de la misère et de l’exploitation capitaliste, tout comme les sacrifices nécessaires pour développer économie de guerre et autres efforts guerriers. De manière immédiate et comme première conséquence de la guerre en Ukraine, le prolétariat d’Europe de l’ouest va subir les effets du surenchérissement des prix de l’énergie, du gaz en particulier indispensable au chauffage, d’une relance encore plus forte des prix et de la baisse des salaires.

Le réarmement de l’impérialisme allemand

« En 30 minutes à peine, dimanche, le chancelier allemand Olaf Scholz a mis au rebut des décennies de tradition en matière de politique étrangère. Son discours devant le parlement allemand marque un tournant décisif. » (Der Spiegel, 28 février)

La décision brutale de rompre avec les fondements de la politique impérialiste allemande depuis 1945 s’est faite en quelques jours à peine. Réticente face aux pressions françaises pour dégager la voie à une puissance militaire européenne et hésitante quant à ses conséquences, en particulier dédier une grande partie de son budget aux dépenses d’armement, l’invasion russe de l’Ukraine a précipité la décision de la bourgeoisie allemande. Le 25 février, le journal allemand Der Spiegel titrait déjà sur « Un désastre militaire et politique : les erreurs calamiteuses de la politique russe de l’Allemagne. »

L’éditorial du même jour défendait que l’ « L’Europe doit également renforcer sa puissance militaire. Une politique de défense européenne commune est attendue depuis longtemps, également pour nous rendre moins dépendants de la protection des États-Unis. (...) Les Européens doivent maintenant se défendre en développant ce que le président français Emmanuel Macron appelle « l’autonomie stratégique. » « 

L’invasion russe de l’Ukraine met la bourgeoisie allemande devant l’obligation d’assumer de manière plus décidée ses « responsabilités « impérialistes : rompant avec ce que la presse internationale appelle un tabou, l’Allemagne a d’abord décidé d’envoyer directement des armes aux ukrainiens, des lance-roquettes et des missiles sol-air Stinger.

« Cette décision par l’Allemagne marque une césure politique. Berlin a été très critiqué ces dernières semaines par les autorités ukrainiennes pour son refus de lui livrer des armes. Le gouvernement allemand s’est toujours défendu en invoquant la politique restrictive suivie par le pays depuis l’après-guerre, proscrivant les exportations d’équipements « létaux » dans les zones de conflit. Cette position était toutefois de moins en moins tenable sur le plan politique depuis le déclenchement de l’invasion du pays par l’armée russe. « 

La rupture et la décision sont donc historiques pour le capital allemand. Nul doute que la puissance économique allemande permettra à celle-ci de se doter très rapidement d’une force militaire conséquente lui permettant de tenir le rang impérialiste dont l’histoire l’a doté et, à la fois, privé du fait des deux Guerre mondiales. Ce réarmement allemand pose déjà un certain de questions, de contradictions nouvelles : quelle va être la place de l’Allemagne dans l’Otan et vis-à-vis de l’Otan ? Il ne fait guère de doute que cette décision va pousser à résoudre le dilemme Otan ou autonomie stratégique européenne voulue et poussée par la France. Quel choix d’industrie d’armement, européen ou américain ? Quel place respective pour les industries d’armement allemande et française – pour ne citer que ces deux – dans la préparation européenne à la guerre généralisée ? Quid des programmes européens, germano-français principalement d’avion de chasse et de tanks du futur – les programmes SCAF et MGCS ? Et enfin, le réarmement allemand ne manquera pas de poser la question du développement à son tour de son arme nucléaire, dont nul ne doute qu’elle ne puisse s’en doter très rapidement. Le réarmement annoncé de l’Allemagne, s’il devait se confirmer, poserait inévitablement la perspective d’un pôle impérialiste autonome des États-Unis et donc, à terme, rival de celui-ci.

Du point de vue de la configuration des alignements et de la polarisation impérialistes déterminés et alimentés par la perspective de la guerre généralisée, le retour de la guerre en Europe et le réarmement allemand remettent, et vont remettre, l’Europe au cœur de la situation mondiale tant au plan impérialiste que de la lutte des classes. Car c’est en premier lieu le prolétariat en Allemagne qui va payer pour la nouvelle politique impérialiste et militaire de sa bourgeoisie.

Le prolétariat européen et la guerre

« Un réel isolement économique de la Russie provoquera inévitablement en retour une hausse de l’inflation, une baisse de la croissance, des perturbations sur les marchés financiers. (…) La vérité doit être dite aux opinions publiques européennes. (...) Penser peser sur la Russie sans sacrifices est une illusion. Alors que l’armée, les dirigeants et les civils ukrainiens opposent une résistance héroïque à l’envahisseur russe, le moment est venu pour les dirigeants politiques européens d’affronter clairement le prix de la solidarité et d’y préparer les opinions publiques. « (éditorial du journal français Le Monde, 26 février 2022)

La bourgeoisie, en particulier de ces pays d’Europe, ne pourra s’économiser, ou s’éviter, d’affronter frontalement et massivement la classe ouvrière. D’ores et déjà, l’annonce est faite : le prolétariat européen va payer pour cette guerre, ses conséquences et implications, et donc pour celles à venir et à préparer. Les prolétariats d’Ukraine et de Russie la paient déjà, y compris dans leur chair. Pour le reste du prolétariat d’Europe déjà au prise avec la facture de la crise, aggravée par la paralysie de la production liée aux périodes de confinement face au covid, la guerre en Ukraine va être l’occasion pour la bourgeoisie d’accentuer encore plus sacrifices, sur-exploitation et misère au nom de la « solidarité avec le peuple ukrainien « , pour prévenir toute future agression de la Russie, « pour la défense de la démocratie contre le dictateur Poutine « et l’union nationale.

Si le prolétariat international est tout autant affecté par la crise et par les nécessités de préparation à la guerre qui s’imposent à chaque capital national, le prolétariat en Europe se retrouve en première ligne du fait de la guerre en Ukraine. L’enjeu de la situation immédiate ? Le tout début de dynamique de luttes ouvrières contre les effets de la crise et l’augmentation des dépenses d’armement et d’infrastructures, se concrétisant par une inflation en croissance, la baisse des salaires réels et le gouffre de déficits étatiques gigantesques qu’il lui appartiendra de combler, va-t-il se confirmer face aux premières conséquences de la guerre, l’augmentation des prix de l’énergie, donc du chauffage et de l’essence ? Ou bien ces premières réactions prolétariennes vont-elles être étouffées par le choc et l’incrédulité, puis la terreur devant l’éclatement de la guerre en Europe et les menaces nucléaires, ensuite les appels à la solidarité avec les ukrainiens, puis à la solidarité nationale en temps de guerre, enfin la dénonciation de toute grève ou lutte ouvrière comme antipatriote, égoïste, voire terroriste comme ce fut le cas lors de la grève dans la métallurgie à Cadix en Espagne de novembre dernier ? C’est l’enjeu de la situation immédiate. En ce sens, la question de la guerre joue aussi directement sur la lutte des classes. Ce faisant, en tant que facteur de la situation immédiate, elle devient aussi potentiellement facteur de conscience et de luttes prolétariennes. La guerre en Ukraine et ses implications deviennent un élément des confrontations massives entre les classes qui est à l’ordre du jour de la situation mondiale.

Le prolétariat international, particulièrement d’Europe, risque de se retrouver momentanément paralysé par l’éclatement de cette guerre et de tarder quelque peu à reprendre le chemin de la lutte. Il s’agit là de l’hypothèse la plus probable du fait de l’omniprésence médiatique, en particulier d’ordre humanitaire provoquant une émotion légitime face au massacre des ukrainiens, et du matraquage de l’idéologie démocratique et guerrière. Cependant, si elle devait se réaliser, il n’en reste pas moins que l’aggravation de la crise, elle-même accélérée par la guerre, porte en elle les confrontations massives entre les classes, ne serait-ce que parce que chaque bourgeoisie nationale ne peut s’économiser d’attaquer et de contraindre son propre prolétariat, ni même lui laisser un quelconque répit ou espace. La guerre impérialiste et sa préparation obligent à un contrôle et une soumission totale, et totalitaire, du prolétariat et de l’ensemble des populations. La guerre impérialiste actuelle en Europe va précipiter des confrontations massives entre les classes

Le prolétariat d’Ukraine et de Russie face à la guerre

Dans notre tract du 20 février, avant le déclenchement de la guerre, en essayant de dégager quelles pouvaient être les réponses prolétariennes immédiates à la guerre, nous présagions que le sentiment anti-guerre qui semblait animer les prolétaires, et même les populations plus largement, d’Ukraine et de Russie, « ne suffira[it] pas à enrayer l’affrontement militaire s’il devait se produire. » Il en fut malheuresement ainsi. Au moment même où le pays est envahi, que les chars et l’aviation russes écrasent tout ce qui se met sur leur chemin, et qu’une résistance nationaliste s’impose à la société ukrainienne, a fortiori si cette résistance semble remporter des succès « du petit poucet agressé contre l’ogre russe « , toute réaction prolétarienne en Ukraine même est hautement improbable. Du moins dans l’immédiat et tant que dure la guerre. Il n’en reste pas moins que les mots d’ordre pour le prolétariat en Ukraine restent les mêmes que ceux pour le reste du prolétariat international, sachant qu’ils ne peuvent pour l’heure qu’être à contre-courant et peu audibles. Néanmoins, les mots d’ordre de refus de l’union nationale et de la défense de la nation ukrainienne sont au moins, et déjà, des jalons pour le réveil du prolétariat en Ukraine.

Même si peu probable à l’heure où nous écrivons, on ne peut pas totalement exclure qu’il en soit autrement en Russie, y compris à court terme. Si le prolétariat ne s’y est pas manifesté ces dernières décennies comme une fraction avancée du prolétariat mondial, l’aventure dans laquelle la bourgeoisie russe avec le clan Poutine à sa tête s’est lancée peut lui fournir l’occasion de se réveiller et d’intervenir directement dans la conduite de cette guerre, c’est-à-dire la freiner, voire contraindre Poutine à l’arrêter si elle devait perdurer du fait de la résistance ukrainienne. Certes, si le pays risque fort d’être totalement envahi et défait militairement dans les jours qui viennent, le prolétariat de Russie n’aura pas l’occasion d’intervenir sur la guerre elle-même. Mais, vu les circonstances et la résistance ukrainienne, Poutine sera contraint de maintenir une force armée d’occupation conséquente sur place. Autrement dit, la guerre continuera, sous une forme ou une autre. Alors, les conditions pour un réveil et une intervention du prolétariat en Russie, essentiellement sinon uniquement à partir de la défense de ses conditions de vie et de travail qui seront inévitablement et fortement aggravés encore plus par l’effort de guerre et les conséquences de celles-ci, affaiblissant d’autant sa propre bourgeoisie, mettant ainsi en acte le principe communiste du défaitisme révolutionnaire, s’en trouveront favorisées.

D’ores et déjà, et même s’il ne s’agit pas de réactions prolétariennes, la capacité de milliers de pacifistes à se mobiliser et manifester dans les rues des villes russes, malgré une répression violente et systématique, illustre la faiblesse de l’appareil étatique russe et le manque d’enthousiasme, pour dire le moins, de la population en général. Et, indirectement, les hésitations et divisions qui traversent la classe dominante. Combien de manifestations enthousiastes pour défendre la « mère patrie «  ? À notre connaissance, aucune. Poutine et la bourgeoisie russe, du moins la fraction réunie autour du clan Poutine et des oligarchies en cours, se sont lancés dans une aventure dont ils n’avaient sans doute pas évaluer l’ampleur et le risque. À l’heure où nous écrivons, l’invasion de l’Ukraine s’enlise, du moins rencontre une résistance militaire inattendue – y compris par les experts et militaires occidentaux – et chaque jour qui passe affaiblit le pouvoir à Moscou. Sept jours après le début de la guerre, il est fort probable que l’annonce de plusieurs milliers de soldats russes tués soit vérifiée dans les jours à venir. Dans ces conditions, et face aux massacres de part et d’autre, si la guerre devait se prolonger, la situation en Russie deviendrait rapidement explosive.

Dans cette hypothèse, hypothèse probable même si non certaine, le prolétariat en Russie aux conditions de vie misérables disposerait alors d’une opportunité pour se lancer dans le combat à la fois pour la défense de ses conditions de vie et freiner ainsi, si ce n’est paralyser, le bras armé et sanglant de sa propre bourgeoisie.

Aujourd’hui, et contrairement à ce que l’offensive militaire russe pourrait laisser penser, le maillon faible de la chaîne qui relie les impérialismes, y compris opposés, est devenu la Russie de Poutine.

Texte source : http://www.igcl.org/Theses-sur-la-signification-et-les#nh6

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