(Deux commentaires)
"Lettre de loin" de Yannis Karakos N° 9
ZEIBEKIKO

Le Zeibekiko est difficile à danser. Mais est-ce vraiment une danse ? Elle n’a pas de pas ; c’est une danse sacerdotale avec une intensité intérieure et un sens que le danseur doit connaître et respecter. Elle est l’expression physique de la défaite, le désespoir de la vie, le rêve non réalisé.

Article mis en ligne le 2 août 2025
dernière modification le 20 novembre 2025

CHRONIQUES DE GRÈCE
Pour connaître le monde, il faut, dit-on, d’abord connaître son lopin de terre, puis vérifier un rêve, la rencontre avec un ailleurs concret. Là où l’imagination idéalise les destinations, exacerbe le désir de partir. Celui qui s’occupe d’un jardin, ce petit enclos en perpétuel mouvement physique, celui-ci vit dans la surprise heureuse. (Y. Karakos, La Gorgone, 2018)

LETTRE DE LOIN de YANNIS KARAKOS, N° 9

ZEIBEKIKO

Le Zeibekiko est difficile à danser. Mais est-ce vraiment une danse ? Elle n’a pas de pas ; c’est une danse sacerdotale avec une intensité intérieure et un sens que le danseur doit connaître et respecter. Elle est l’expression physique de la défaite, le désespoir de la vie, le rêve non réalisé.
Danser le zéibékiko, c’est comme un instinct. Il n’y a pas de marches ; c’est une danse quasiment sacerdotale, plus surement spirituelle, avec une intensité intérieure et une signification que le danseur doit connaître, et connaître aussi ses codes respectueux.

Comment danser sur ces deux vers de Markos Vamvakaris : « Quelle passion infinie qui est la mienne, tout le monde veut ma vie et moi je veux ma mort. »
L’homme vrai n’a pas honte de donner à voir sa douleur ou sa faiblesse ; il ignore les conventions sociales et l’estime de soi superficielle. Le Zeibekiko ne fait pas de toi un mec ; tu dois l’être pour le danser.
Le Zeibekiko, une danse provenant d’Asie mineure. Le zeibekiko était la danse de guerre des Zeibekides, issue de la pratique de leurs arts martiaux. Selon les informations disponibles qui ne sont pas plus vieilles que le 18ème siècle, les Zeibekides étaient une tribu guerrière qui descendrait de la Thrace. Ils étaient des tribus nomades non-islamiques de l’Asie Mineure de l’Empire ottoman. Les sultans les ont utilisés comme une force de police auxiliaire, exerçant ainsi un contrôle sur eux. Une tentative de les désarmer, en 1833, s’est terminé en affrontements avec les forces turques amenant l’extermination de la tribu des Zeibekides.

Il y a une théorie selon laquelle il s’agit d’une évolution des danses anciennes des Grecs de l’Ionie et d’Aeolia et que son analyse étymologique est composée des mots "Zeus" (père des douze dieux grecs) et "Bekos » qui signifie « pain » dans l’ancienne langue des Phrygiens. D’autres soutiennent que ses origines remontent aussi loin que les chants de l’église byzantine. Si dans le Pirée misérable des années 20, le zeibebiko est la danse de l’être humain fragilisé qui porte en lui le malheur, en Asie Mineure, là où il faisait bon vivre, cette danse était celle du feu. Au début du 20ème siècle, les hommes la dansaient au son du bouzouki et au rythme des paroles de rebetiko. Elle est aussi nommée la danse de l’aigle.

Le danseur fait corps avec les paroles qui expriment dans une certaine mesure son cas personnel, donc il choisit la chanson pour danser et improvise dans un très petit espace, modestement et dignement. Il ne se tortille pas à droite et à gauche. Les pas des grands zeibekis sont lourds, mortels : « Peut-être que demain la cloche sonnera amèrement de la mort pour moi aussi ». (Tsitsanis). Le zeibekiko n’est pas dansé lors des sorties en famille ou des célébrations à la maison, et dans les fêtes de village ou dans les tavernes, c’est tard dans la nuit que les danseurs s’expriment.

Mediuem Zeibekiko n’est pas une danse pour les femmes. Il est strictement interdit à une femme d’exprimer son chagrin devant des tiers ; c’est une insulte à celui qui l’accompagne. S’il n’est pas capable de soulager sa douleur, cela le réduit en tant qu’homme et il ne peut pas l’accepter. Et ça ne colle pas à l’œil. Une femme n’est pas un mec ; c’est une femme ou rien. Et un homme, d’abord le mâle et ensuite tout le reste. Voici l’archétype.
Zeibekiko est une danse fermée, avec de la force intérieure. Il ne s’adresse pas aux autres. Le danseur ne communique pas avec l’environnement. Il tourne autour de lui, qu’il place au centre du monde. Pour lui il brûle, pour lui il blesse et il ne cherche pas la pitié de ceux qui l’entourent. Il frappe le sol avec sa main "pour ouvrir la terre pour entrer. "
Le zeibekiko est bien une danse du feu, un feu sur un tapis de braises…elle est en ce sens une danse dionysiaque, une danse du soleil, une pulsion érotique. Pour le danseur, c’est le pouvoir de créer le monde par sa danse, le monde comme il le perçoit. La vie n’existe que dans et par l’homme (le danseur) qui, créant simultanément temps et mouvement (c’est le principe de la danse), danse ainsi sa vie. C’est la chorégraphie la plus essentielle de l’homme. Le simple battement des deux pieds sur le sol évoque et résume, pour qui le médite en dansant, l’antagonisme successif et infini, par quoi l’homme devient sujet : pulsation de deux forces opposées, qui tantôt s’éloignent (haine-séparation), tantôt s’approchent (amour-fusion) de la terre ou du ciel : par le fait de lâcher le sol en sautant en l’air puis de le frapper en redescendant.
Les grecs anciens avaient déjà décomposé le pas de danse en trois éléments : Arsis : lever le pied, Thesis : poser le pied, et Ictus : frapper du pied.

Le zeibekiko joue ce rôle qui permet à l’homme de dire sa transcendance, son intériorité, sa propre étrangeté, c’est-à-dire aussi l’étranger qu’il héberge, son hôte, l’Autre. On ne dira jamais assez combien la question de l’Autre a été forte dans ce pays de Grèce où tout étranger, donc l’autre, est potentiellement un dieu.
Là où la parole ne peut plus dire, le corps prend le relais. La danse devient un passage à l’acte, le manque suppléé par l’idéal, mais un idéal blessé. Une prise impérieuse du corps.
C’est un moment solitaire où le monde ne semble plus exister autour du danseur qui peut parfois atteindre un état de transe.
Dans la taverne enfumée, au milieu des tables, un homme se lève subitement, et renverse la chaise sur laquelle il était assis. Il esquisse quelques pas et s’engage dans une danse lente, une sorte de tournoiement lourd autour d’un point fixe, les bras à l’horizontale ou tournés vers le ciel. Un verre d’ouzo ou de retsina est posé au sol et ses pas, peu à peu, se rapprochent du verre. Il est encerclé par le public qui se baisse en applaudissant. Le danseur, seul, improvise ses pas. En se tournant sur lui-même, il a l’air de tituber à cause de l’alcool, mais il danse, fier, sa danse personnelle, introvertie, dans laquelle il exprime ses sentiments les plus profonds. « Il se baisse alors pour balayer de la main l’espace entre sol et ciel, de droite et de gauche, pour se redresser d’un seul coup du talon autour de son axe, et cet enroulement devient au ralenti son véritable corps insaisissable…il ne s’incline et ne plaque au sol sa main droite que pour mieux en frapper ses deux pieds d’un seul élan, avant de retomber à genoux en tournant sur lui-même. » Dominique Grandmont.
Le salut mystique païen n’est pas le salut chrétien car il ne s’adresse pas à l’individu, mais au genre humain. Le christianisme a censuré les corps, et a fait perdre la possibilité que le corps soit partie intégrante de la langue de l’homme, donc à être dansant/parlant. C’est le langage lui-même auquel l’homme ne peut s’articuler qu’en faisant danser les oppositions. L’aventure de l’homme « ne peut se formuler qu’en dansant ». (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra), et à ce titre préside à tous les instants graves qui ponctuent la vie de l’être humain. La danse symbolise l’effort pathétique de l’homme pour dépasser les limites de sa condition : c’est ce que nous révèle le zeibète.

Dans le zeibekiko, pas de danseurs professionnels, pas de spectateurs déléguant à d’autres la possibilité de danser, pas de censure de la danse. Ici, l’art n’est pas l’affaire d’une élite, mais celle de chacun.
« Et d’un coup, sans m’occuper de quiconque, pas même de mes amis qui m’encourageaient bruyamment, j’ai tourné, louvoyé longtemps entre terre et ciel, au rythme d’une chanson dont je me souviens qu’elle disait inlassablement : « Je t’en prie, je t’en prie, laisse-moi, je ne veux plus vivre… ». (…) Je ne me suis pas mis à danser le zeibekiko, c’est le zeibekiko qui s’est mis à danser en moi et qui longtemps habita mon corps. » Jacques Lacarrière
Le plus souvent, quand je parle de zébékiko, même avec nos proches amis, on fait généralement référence aux figures et à ses mouvements, au son et au rythme, au style avec lequel on danse, c’est-à-dire à sa propre danse. Pour ma part, j’ai toujours quelque chose de différent à l’esprit, beaucoup plus ′′ intérieur ′′, et significatif de l’effet que cette danse a et continuera d’avoir sur la sociopsychologie du peuple grec.
Souvent, je le redis, j’ai cru voir dans les bras levés des danseurs des couteaux ou des pistolets. Souvent, quand les danseurs tourbillonnent le corps et manient l’air avec leurs mains, j’ai cru voir la révolte mentale des prisonniers, qui veulent briser les « fers de la prison » pour s’évader et retrouver une vie libre. Souvent, jamais la tête haute, le regard vers les pieds, j’ai cru voir la plainte des âmes qui ne s’adaptent pas à l’ordre des autres, l’expression physique de la défaite, l’insatisfaction, le désespoir de la vie.

« La danse était cet art d’intégrer les faux pas, là où l’art populaire s’avérait d’abord l’outil d’une cohésion sociale qui allait bientôt se défaire sous mes yeux. Sauf qu’en formant le cercle, nous nous serrions tête contre tête vers un centre muet d’où nous reculions pour danser sur les premiers mots d’une chanson qui parlait peut-être d’inceste ou d’exil, d’amour, de révolte ou de prison, mais toujours des morsures irrévocables de la pauvreté. » Dominique Grandmont, Un homme de plus, Editions la Barque, 2019).

On a dit que Zeibekiko disparaissait. Que cette danse a achevé son cycle historique ; Qu’elle n’a plus sa place dans une nouvelle société avec d’autres exigences et d’autres priorités. Ça peut aussi être vu comme ça. Si l’injustice, l’amour et la douleur sont perdus ; si un autre moyen est trouvé pour que les hommes puissent exprimer leurs sentiments avec tant de beauté et de douceur, le Zeibekiko pourrait aussi être perdu. Mais tu vois parfois certains gars remplir la piste de danse avec des morales et des talents qui te font espérer non seulement pour la danse mais aussi pour le monde entier. Le mec est un homme modeste, bien habillé et seul. Ce n’est pas un chiot frimeur et un paresseux. Comme mentionné dans le dictionnaire grec Meizon, « mec : intelligent et avec une attitude qui convient à un homme. " Dionyse Charitopoulos.

ZEIBEKIKO
Avec des avions et des bateaux à vapeur
et avec de vieux amis
nous voguons dans l’obscurité
et pourtant tu ne nous entends pas

Tu ne nous entends pas chanter
avec des voix électriques
à travers les tunnels
jusqu’à ce que nos trajectoires rencontrent
tes principes fondamentaux

Oh mon père Batis (Figure inaccessible de la terre et du ciel)
Il est venu de Smyrne en 22 (je vais vous perdre de vue tous les deux)
et a vécu cinquante ans (dans le monde)
dans un secret intérieur (comme un réfugié dans une cave secrète)
Dans cet endroit ceux qui aiment (s’ils peuvent aimer)
mangent du pain rassis (mangent du pain rassis)
disait Batis un dimanche
(vous pouvez croire mes paroles)
et leurs désirs les suivent (les désirs les suivent une route souterraine)
sur route souterraine.
Ceux qui aiment dans ce monde
mangent du pain rassis
disait Batis un dimanche
et leurs passions les suivent
dans un cours souterrain
La nuit dernière, j’ai vu un ami
errant comme un fantôme
assis sur sa moto
et les chiens couraient derrière.
Lève-toi mon âme, allume-toi
mets du feu dans tes vêtements (comme Marko)
mets l’incendie dans les tripes (mettez le feu aux instruments)
pour que bondisse comme un esprit noir (arrêtez la lobotomie)
notre mugissement, notre terrible parole.

Paroles et Musique de Dionysis Savvopoulos (1972) - Les paroles entre parenthèses sont parlées par Savvopoulos sur la première interprétation de Sotiria Bellou.


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