"Lettre de loin" de Yannis Karakos N°10
Il n’existe pas d’idole plus basse que l’argent !

La « Tempête Kovesi » arrive, comme disent maintenant les grecs.
Laura Codruța Kövesi, de nationalité roumaine est une juriste et elle est procureure en chef du Parquet européen depuis le 31 octobre 2019, un organisme européen destiné à la coopération dans la lutte contre la fraude fiscale qui voit le jour en septembre 2020. Elle est la première personne à occuper cette fonction

Article mis en ligne le 30 août 2025
dernière modification le 9 septembre 2025

CHRONIQUES DE GRÈCE
Pour connaître le monde, il faut, dit-on, d’abord connaître son lopin de terre, puis vérifier un rêve, la rencontre avec un ailleurs concret. Là où l’imagination idéalise les destinations, exacerbe le désir de partir. Celui qui s’occupe d’un jardin, ce petit enclos en perpétuel mouvement physique, celui-ci vit dans la surprise heureuse. (Y. Karakos, La Gorgone, 2018)

LETTRE DE LOIN de YANNIS KARAKOS
IL N’EXISTE PAS D’IDOLE PLUS BASSE QUE L’ARGENT.
La « Tempête Kovesi » arrive, comme disent maintenant les grecs.

Laura Codruța Kövesi, de nationalité roumaine est une juriste et elle est procureure en chef du Parquet européen depuis le 31 octobre 2019, un organisme européen destiné à la coopération dans la lutte contre la fraude fiscale qui voit le jour en septembre 2020. Elle est la première personne à occuper cette fonction. Le Parquet européen est une agence de l’Union européenne.

De récents scandales révélant l’utilisation abusive de millions d’euros de fonds européens ont plongé le gouvernement grec de Nouvelle Démocratie dans la tourmente, alors qu’il lutte pour contenir la colère croissante de la population. De nombreux citoyens considèrent désormais le procureur de l’UE comme une rare lueur d’espoir dans la lutte du pays contre la corruption enracinée.
Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis est arrivé au pouvoir en s’engageant à éradiquer la corruption et à promouvoir « l’excellence ». C’est le « Macron » grec.
Deux grandes affaires de corruption qui ont déclenché l’indignation de l’opinion publique n’ont pu émerger qu’après l’intervention de la procureure générale de l’UE, Laura Kövesi.

La première concerne le tristement célèbre « contrat 717 », financé par l’UE pour l’installation de systèmes de signalisation et de surveillance sur les chemins de fer grecs. Le contrat n’a jamais été mis en œuvre. Son absence a joué un rôle dans l’accident de train meurtrier de Tempi qui a tué 57 personnes. Les procédures judiciaires sont toujours en cours, l’opposition accusant le gouvernement de tenter de dissimuler la situation. La justice grecque estime que la seule responsabilité du crime de Tempi revient au chef de gare. Rappelons que les manifestations de l’année dernière à l’initiative des familles des victimes ont été les plus importantes qu’aient connues la Grèce. (Voir la lettre de loin de février). Les experts estiment que l’accident de Tempé aurait pu être évité si les dispositions du contrat 717 avaient été mises en œuvre. Laura Kövesi a ouvert une enquête afin de déterminer pourquoi ce contrat, signé il y a maintenant dix ans, n’a toujours pas été mis en œuvre par les responsables politiques grecs impliqués, mais elle n’a pas réussi à aller plus loin, car l’immunité des ministres est protégée par la constitution grecque.
Dernières révélations chocs pour Mitsotakis et le gouvernement : un ensemble explosif d’enquêtes sur des millions d’escroqueries à l’euro grâce à des fonds européens et à des subventions agricoles. On parle là de plus de 2600 affaires en cours et près de 24,8 milliards d’euros de fonds européens. Une paille !
« L’ère de l’impunité est révolue », Kövesi provoque la panique car les noms impliqués comprennent des députés, des ministres et des dirigeants de parti au pouvoir. Deux ministres ont déjà démissionné.

Kövesi souligne que « l’escroquerie à l’encontre de l’Europe est devenue un domaine attractif pour des criminels de haut niveau, en raison de la faiblesse des mécanismes de contrôle", appelant la Commission à renforcer les capacités humaines et techniques de son service.
Le dernier scandale en date concerne l’OPEKEPE, l’agence grecque chargée de distribuer les subventions agricoles de l’UE. L’éventail des révélations dépasse l’imagination. Des subventions agricoles ont été versées pour des pâturages qui n’existaient pas ou qui se trouvaient dans d’autres pays, tels que les « extensions de l’ancienne République yougoslave de Macédoine ».

Un exemple caractéristique est la déclaration de pâturages à Kéa par un éleveur de bétail crétois, ce qui nécessite le transport d’animaux par bateau à travers le Pirée et la Lavria - ce qui est pratiquement impossible. Un autre exemple est la déclaration de troupeaux sur une île qui n’existe pas. L’agence est accusée d’avoir traité des baux fonciers falsifiés et d’avoir soumis de fausses déclarations, canalisant ainsi des millions d’euros vers des terres agricoles inexistantes entre 2019 et 2022. Dans une autre affaire, la Commission européenne a infligé une amende record de 415 millions d’euros à la Grèce pour la mauvaise gestion de fonds agricoles entre 2016 et 2023 – impliquant une fois de plus OPEKEPE

L’enquête de Kövesi s’est heurtée à une forte opposition. Des employés de l’OPEKEPE auraient entravé les poursuites de l’UE, certains résistant physiquement lors des tentatives d’accès à des documents et des preuves. Ces actes de défi reflètent une résistance institutionnelle plus profonde au sein de l’appareil administratif grec. Dans une interview donné à un journal roumain, elle accuse le gouvernement grec d’ingérences politiques dans son travail qui conteste son indépendance, le droit et la responsabilité de mener une enquête sur toute personne. Elle déclare que « c’est aussi l’indépendance par la façon dont l’activité est organisée, par la façon dont nous travaillons, mais d’abord et avant tout par les gens qui travaillent ici et qui savent que cela fait une différence dans leur activité. ». Cela veut dire clairement que les flics grecs sont à sa totale disposition.

Le gouvernement de la Nouvelle Démocratie a tenté de limiter la portée de l’enquête.
En janvier, l’administration de l’OPKEPE a été remplacée, tandis qu’il existe des conversations enregistrées dans lesquelles les ministres Makis Voridis et Giorgos Floridis se réfèrent comme les protagonistes d’un plan visant à contourner le représentant grec de Kövesi, le procureur Popi Papandreou. Il y a 10 à 12 députés actifs de la Nouvelle Démocratie, un du PASOK et un de SYRIZA impliqués.
Une mention spéciale est faite aux noms des anciens ministres Lefteris Avgenakis et Makis Voridis, qui seraient impliqués sur la base d’une surveillance téléphonique. Au lieu d’ordonner un audit et de fournir des réponses, le gouvernement a réagi par le silence, l’immunité et un « non » assourdissant à toute forme de responsabilité.

Des conversations téléphoniques interceptées, enregistrées par la police grecque à la demande du procureur de l’UE, ont encore choqué le public, évoquant un passé que beaucoup espéraient enterré. Dans un langage mafieux, les personnes impliquées ont nommé des ministres de droite de Nouvelle Démocratie, affirmant qu’ils étaient au courant de la fraude et qu’on leur avait même demandé de « se débarrasser » du procureur de l’UE.
La recherche ne s’arrête pas aux subventions agricoles. L’Agence enquête également sur le ministère du Travail sur une possible utilisation abusive des ressources européennes du Fonds de relance, qui a été créé pour soulager les États membres des effets de la pandémie. Des preuves existent de financement occultes à des entreprises très proches du premier ministre dans les domaines des masques et de la distribution des vaccins pendant la Covid.

Les énormes inondations en Thessalie en septembre 2023, qui ont fait 14 morts, des centaines de villageois évacués, une perte totale des terres agricoles, ont été l’occasion bénie de distribuer des indemnisations à des « singes » (expression grecque pour dénommer ceux qui perçoivent des aides pour des terres ou des troupeaux qui n’existent pas), en fait à des cadres du parti ND ou des grandes familles. L’origine du sinistre est principalement l’effondrement des digues, jamais entretenues malgré des fonds européens, et qui auraient dû être relevées. Ces disfonctionnements n’ont jamais fait l’objet d’une enquête approfondie, et aucun ministre n’en a assumé la responsabilité.

Le fil conducteur de tous ces cas est clair : la dissimulation absolue, délibérée et méthodique de la vérité. Le crime de Tempi, les écoutes téléphoniques, les inondations en Thessalie, OPEKEPE... Tous sous le même dogme politique : « Aucun d’entre nous n’est touché et responsable ».

Le gouvernement grec, pour sa part, a riposté, accusant Kövesi d’outrepasser son mandat en se concentrant sur l’article 86. En novembre 2020, le gouvernement conservateur a supprimé le bureau du procureur grec pour corruption, qui traitait plus de 500 affaires actives. L’un d’entre eux était le scandale Novartis, dans lequel le géant pharmaceutique aurait soudoyé des professionnels de la santé grecs pour promouvoir ses médicaments. Aux États-Unis, où le scandale a été révélé pour la première fois, Novartis a été condamné à une amende de plus de 700 millions d’euros. En Grèce, personne n’a été poursuivi. Eleni Touloupaki, l’ancienne procureure chargée de la corruption, a elle-même été inculpée d’abus de pouvoir après l’arrivée au pouvoir de Nouvelle Démocratie en 2019. Elle a été acquittée en mars 2023. Selon la constitution grecque, seul le parlement peut poursuivre les membres ou anciens membres du gouvernement pour des infractions pénales commises dans l’exercice de leurs fonctions.

Quatre ministres ont déjà démissionné, mais l’article 86 de la Constitution grecque les met à l’abri de poursuites. Seul le Parlement peut lever l’immunité d’un ministre, mais la majorité au pouvoir peut facilement bloquer de telles motions.
Laura Kövesi, a demandé aux responsables politiques grecs de modifier cette loi qui accorde l’immunité aux ministres, estimant qu’elle allait à l’encontre de la législation européenne. Elle a déclaré que 23 responsables politiques devraient être inculpés.
Les initiés de Bruxelles avertissent que « trop de problèmes s’accumulent », soulevant de sérieuses inquiétudes quant à la capacité de la Grèce à gérer les fonds de l’UE.

Au-delà des ministres, Kövesi a également demandé la levée de l’immunité de deux membres grecs du Parlement européen, Eva Kaili et Maria Spyraki, pour des soupçons de fraude liés aux indemnités parlementaires et à la rémunération des assistants. Eva Kaili, au cœur d’un vaste scandale de corruption impliquant des activités de lobbying illicites prétendument liées au Qatar, a été arrêtée et inculpée de participation à une organisation criminelle, de corruption et de blanchiment d’argent (600.000€ retrouvés dans une valise). Elle reste en détention dans l’attente de son procès. L’affaire contre Kaili et Spyraki souligne l’ampleur des préoccupations en matière de corruption qui s’étendent aux institutions européennes elles-mêmes. Le bureau de Kövesi a précisé que la demande visant à lever leur immunité était basée sur un rapport d’enquête de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) et n’était pas directement liée au scandale de lobbying qui secoue Bruxelles.
« Ce n’est pas la démocratie », disent les gens du peuple. À Athènes, l’opinion dominante est que sans le procureur de l’UE, ces scandales n’auraient jamais été révélés.

C’est un système de pouvoir qui gouverne en termes d’opacité, d’impunité et de contrôle absolu des institutions. Un régime qui, au lieu d’attribuer des responsabilités, les dissimule ; Au lieu de rendre des comptes, il censure ; Au lieu de défendre l’intérêt général, il défend « les siens ».

Le pays n’est pas gouverné. Il est opprimé. La responsabilité politique a été remplacée par la protection des partis, la vérité par la propagande, et le Parlement par un appareil parlementaire du silence. Kövesi reste résolue, soulignant que ces obstacles ne dissuaderont pas la poursuite de la vérité et de la justice. « Je tiens à rassurer le grand public sur le fait que le Parquet européen poursuivra son travail avec diligence et impartialité pour établir la vérité, quelles que soient les attaques et les intimidations contre ses procureurs », a déclaré Kövesi à Politico.

Ce régime ne tombera pas simplement avec les élections. Il tombera avec l’éveil politique, la résistance et l’apocalypse. Et le premier acte de cette révélation est d’appeler les choses par leur nom : la Nouvelle Démocratie de Kyriakos Mitsotakis est devenue un mécanisme de dissimulation des crimes, de la corruption et de l’impunité. On peut dire « mafieux ».

Et la question qui reste sans réponse est la suivante : combien de vies supplémentaires, combien de scandales supplémentaires, combien de destructions supplémentaires sont nécessaires pour que quelqu’un rende des comptes ?
La frustration de la population s’est intensifiée après qu’il a été révélé que les contribuables grecs en supporteraient le coût – environ un demi-milliard d’euros de dommages. Une source de l’UE a déclaré à Euractiv que les autorités grecques devront puiser dans le budget national pour indemniser les agriculteurs dans les années à venir.

Quand les Crétois s’incarnent eux-mêmes...Les chanteurs Crétois ont déjà écrit une mantinade qui est devenue virale.
« J’ai mangé toute la subvention,
Longue vie à OPEKEPE...
J’ai aussi mangé ce procureur,
Elle ne comprend tout simplement pas.... "

Dans un langage extrêmement vrai, le journal allemand Taz accuse Kyriakos Mitsotakis de déconstruire systématiquement l’État de droit et de saper la démocratie en Grèce. Dans l’article intitulé « Demokratieverfall in Griechenland – Mitsotakis höhlt systematisch den Rechtsstaat aus » (« Déclin de la démocratie en Grèce – Mitsotakis déconstruit systématiquement l’État de droit"), le chroniqueur Ferry Batzoglou caractérise le Premier ministre grec de « Fossoyeur de la démocratie » et décrit un environnement politique de corruption, de clientélisme et de contrôle total des institutions. L’éditorialiste parle d’un « système de clientélisme croissant, d’un régime familial et d’un développement de la corruption », ajoutant que Mitsotakis « se présente comme un réformateur, alors qu’en réalité il est le fossoyeur de la démocratie en Grèce ». Avec sarcasme, il termine en disant que « s’il pouvait lubrifier son chien Peanut, il le ferait ». Le Taz – un journal au profil critique et indépendant fort – replace le rapport dans le contexte d’un déclin généralisé de l’État de droit en Grèce, accusant le Premier ministre de « dépouiller systématiquement » la démocratie sur fond de guerre en Ukraine, au profit de quelques-uns et aux dépens de la majorité.
On peut prendre des paris sur les scandales à venir : 1- l’électricité vendue à l’étranger et dont le prix a doublé pour les habitants, 2- l’agence qui donne les permis pour l’implantation des éoliennes, 3- les constructions sans permis par des investisseurs sur les îles égéennes, 4- les grands incendies qui permettent après la table rase l’implantation de structures au nom de l’investissement et du développement économique, 5- la santé et les « dessous de table en cash » qui heurtent de plus en plus la conscience des habitants. 6- et tant d’autres !!!
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À Lire Absolument ! Traité sur l’argent de George Lapierre.
L’argent, en tant qu’idée d’échange, nous sépare de la vie sociale, tout en la structurant. Il est la colonne vertébrale de notre société, assurant sa pérennité tout en favorisant sa destruction. En nous détachant de la réalité sociale, l’argent aliène notre conscience collective et fragmente notre identité en une multiplicité d’individus étrangers les uns aux autres. La quête de l’argent nous aveugle et nous détourne de notre essence, celle d’êtres pensants et sociaux. Nous sommes prisonniers d’un système fondé sur la domination, incapable de percevoir l’horizon au-delà de notre vision immédiate.

George Lapierre est l’auteur de :

L’incendie millénariste, livre collectif, Os Cangaceiros, 1987
« Invitation au voyage, rencontre avec des indigènes zapatistes » Reflex, 1999
Le Mythe de la raison, L’insomniaque, 2001
Hommes de maïs, coeurs de braise. Cultures indiennes en rébellion au Mexique,
livre collectif, L’insomniaque, 2002
La commune d’Oaxaca, Chroniques et considérations
Rue des Cascades, 2008 – réédité par L’éclat poche, 2023
La voie du jaguar, Montreuil, 2008 avec le concours amical de L’Insomniaque éditeur
Être ouragans, écrits de la dissidence, L’insomniaque, 2015


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