Lettre de loin de Yannis Karakos N° 22- Erichtoniose, roi légendaire d’Athènes ou Tentative de description d’un territoire.
Article mis en ligne le 3 septembre 2026

Cette photo assez rare date de 1977. Elle donne à voir la construction d’une route en bord de littoral grec entre deux villes : Astakos et Palairos, soit 48km. Nous sommes dans la Grèce occidentale, plus pauvre et moins peuplée que toutes les autres régions, à deux cents kilomètres de l’Albanie.

CHRONIQUES DE GRÈCE
Pour connaître le monde, il faut, dit-on, d’abord connaître son lopin de terre, puis vérifier un rêve, la rencontre avec un ailleurs concret. Là où l’imagination idéalise les destinations, exacerbe le désir de partir. Celui qui s’occupe d’un jardin, ce petit enclos en perpétuel mouvement physique, celui-ci vit dans la surprise heureuse. (Y. Karakos, La Gorgone, 2018)

LETTRE DE LOIN de YANNIS KARAKOS
ERICHTHONIOS, ROI LÉGENDAIRE D’ATHÈNES

ou
Tentative de description d’un territoire.

Cette photo assez rare date de 1977. Elle donne à voir la construction d’une route en bord de littoral grec entre deux villes : Astakos et Palairos, soit 48km. Nous sommes dans la Grèce occidentale, plus pauvre et moins peuplée que toutes les autres régions, à deux cents kilomètres de l’Albanie.
Cette route a bouleversé la vie quotidienne des habitants de quatre villages : Mytikas, Kandila, Varnakas et Panagoula. C’était un pays marin et montagnard, complètement dépourvu de routes asphaltées et cependant assez peuplé. Il est difficile de donner un chiffre exact mais on estime à environ 3500 habitants cette communauté locale. La vie n’y était ni pire ni meilleure qu’ailleurs. Les témoignages des amis ayant grandis ici révèlent tous quelques faits sociaux : tout le monde était pauvre sans le savoir puisqu’il n’y avait pas d’argent. Tous les produits de nécessité courante n’étaient pas chers et les habitants savaient se contenter du peu qu’ils avaient et qui leur suffisait. Manger restait essentiel, mais dans une frugalité réelle ; notre ami Zaferi, dès l’âge de dix ans avait dans sa besace les olives, du pain, de la feta, de l’huile sur le pain. Et de l’eau. Une journée pleine dans les oliviers ou dans le potager qui était assez éloigné des maisons. C’est le genre de témoignage qui fait paraître la vie d’avant misérable aux yeux des touristes d’aujourd’hui. En avaient-ils la tête légère ?
Je cite Gide : « Je me plaisais à d’excessives frugalités, mangeant si peu que ma tête en était légère et que toute sensation me devenait une sorte d’ivresse « (Gide, Nourritures terrestres.,1897)
Une fois par semaine, le samedi, le père découpait des morceaux de viande (agneau, chevreau, mouton) qui étaient vendus aux autres familles. Pour les légumes secs c’était un échange entre les familles (orge, lentilles, pois cassés, haricots secs, pois chiches, fèves). Pour le pain, la farine de blé qui était moulue dans le seul petit moulin du village.
« C’était, c’était quand, c’était hier, encore.
Et on se souvient du "bon sens", ce menteur !
et comment le fameux "bon sens" lui a préparé cet enfer
lorsqu’à chaque désir il répondait
"Demain, demain il sera temps encore".
Et il se souvient du plaisir retenu,
de chaque aube de jouissance refusée, de chaque instant perdu
qui se rit maintenant de son corps labouré par les ans.
À la taverne de la mer
est assis un vieil homme
qui, à force de penser, à force de rêver,
s’est endormi sur la table… »

Constantin Cavafy.
Ce qui existait ici était une pensée de la vie sociale, avec ce que cela comporte de désir, de joie et de tristesse, c’est-à-dire un rapport socialisé dans la réciprocité, avec des formes d’entraide inédites. La famille était au centre de cette pensée de la vie sociale, amenant la reconnaissance de l’autre comme semblable. Dans le village, chaque famille élargie amène la reconnaissance de chaque autre famille. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de mauvaises dispositions à l’égard des uns et des autres. Cela veut dire que le village, ses habitants, connaissent une vie sociale, loin de l’isolement et de l’individualisme des centres urbains. Le mode d’être était un mode de vie en société, avant tout un mode d’être ensemble. Depuis, et c’est flagrant depuis la crise de 2010 tout le monde reconnait que la famille, ou plutôt l’esprit de la famille, s’est désintégrée. Les fêtes sont moins nombreuses et moins nombreux les participants. Les grands-pères, avec les retraites qui ont baissé, ne peuvent plus assumer la part importante des revenus familiaux qu’ils détenaient auparavant.
Durant la période de récolte des olives, en vue de la fabrication de l’huile, dans tous les champs, se mélangeaient les générations pour en assurer le processus, chacun avec des fonctions précises parfois, mais pas nécessairement. De même pour les animaux, menés dans les enclos par l’homme ou la femme, et les jeunes sur les périodes de vacances scolaires. Car il fallait aussi transmettre les savoir-faire, et les savoir-être.
D’ailleurs, il est remarquable de voir encore aujourd’hui combien les espaces n’ont subi aucun clivage social : les surfaces cultivées ne viennent jamais paralyser la circulation des cheptels d’ovins et de bovins. C’est la signification même de l’agriculture pastorale qui concilie les arbres et la terre, les productions animales et végétales, et qui tient compte de la saisonnalité. C’est aussi la signification de ce maillage de petits chemins, très étroits parfois, (le passage du tracteur avec sa remorque) qui relient les exploitations les unes aux autres, les unes vers les autres. Il y a là une véritable communauté paysanne. Elle n’enlève rien au droit de propriété, mais l’atténue dans une logique d’usage de l’espace, un usage dont l’efficacité et le bon sens sont la règle. Il s’agit bien d’élaborer entre ceux qui vivent ensemble des modes de partage, des usages. L’approvisionnement suscite l’apprivoisement, et inversement. La ressource ne prend pas une dimension abstraite séparée de la vie : Il y a un lien qui réinsère le bien commun dans le tissu social par la mise en avant de sa valeur d’usage, seul pivot d’une résistance à la marchandisation.
Erichthonios, après avoir bravé un interdit de la déesse Déméter et détruit un arbre sacré peuplé de nymphes pour y construire un fastueux palais, se trouva possédé par la faim, impossible à assouvir, purement quantitative et indifférente au contenu des choses. Aux yeux d’Anselm Jappe, ce mythe dit beaucoup de la folle trajectoire dans laquelle le train de l’humanité s’est trouvé embarqué. Il anticipe la dynamique d’autodestruction contenue dans la logique même de la valeur, de la marchandise et de l’argent.
Dès ce moment matriciel, le capitalisme émergent sécrète (et s’appuie tout à la fois) sur une forme humaine dont nous ne découvrons vraiment qu’aujourd’hui, en bout de course, le noyau irrationnel : le sujet narcissique, pour qui le réel et les autres ne sont jamais que le prolongement de fantasmes de toute-puissance, ou bien le lieu d’une intolérable résistance engendrant peur, rage et haine sourde.
Le capitalisme est un « rapport social » qui met en jeu, bien souvent à l’insu des protagonistes, un ensemble de catégories structurantes. Dans cette mesure, La Société autophage est de part en part animée par le souci d’éclairer notre présent à la lumière de telles catégories (valeur, argent, travail abstrait, marchandise), présidant aux transformations successives d’un système dont le cœur a toujours été l’accumulation pour l’accumulation, le profit pour le profit. Penchant immodéré pour la concussion. Totems de notre auto-dévoration. Fascination fétichiste pour des créations devenues idoles. 
Nous sommes entrés dans l’ère des contrats, celle des conventions juridiques entre des parties, alors que la parole donnée valait engagement. Comme dit la maxime : entre gens d’honneur, parole vaut contrat. Ceci était valable, par exemple, pour des terrains qui pouvaient être prêtés sous des conditions d’entretien et de règlement des factures d’eau. Pareil pour les récoltes, surtout pour celle des olives avec une quotepart déterminée entre le propriétaire et le récoltant. Ce sont des formes d’alliance qui, à l’échelle d’un village, contribuaient au maintien de modes d’être anciens qui reliaient les habitants entre eux, qui échappaient ou résistaient à la post-modernité.
Ce mode d’être est le propre de la pensée, elle est ce qui définit l’esprit : l’esprit d’une communauté de pensée et, plus précisément, l’esprit d’un peuple. La pensée de l’échange, celle de l’alliance, celle de la médiation, est une pensée pratique qui fait surgir la relation à l’autre. C’est aussi ce que disent les mythes grecs : l’esprit se trouve dans la vie sociale, dans le mode d’être ensemble. Les mythes grecs souvent violents nous disent que cette vie sociale n’est pas absente de tensions et de crises, mais que ces tensions et ces crises se révèlent et se dialectisent dans la différenciation entre les individus.
Cette pensée de la communauté – humaine, animale et végétale – était le socle de la vie sociale : échange réciproque entre toutes les espèces d’un même milieu, d’un même territoire. C’est cette pensée, ce mode d’être ensemble, qui a façonné les espaces, ceux de la terre à la construction des maisons, groupées dans le centre, (haut et bas de Kandila) comme pour rester soudés et se protéger. De grandes maisons parfois pour accueillir toute la famille. Et de moins grandes aussi qui révèlent des conditions de pauvreté, preuve s’il en est que les différences sociales étaient réelles et ne sont toujours pas prêtes d’être abolies, bien sûr, le résultat d’un monde basé sur la séparation économique. Mais il faut comprendre que ceci n’enlève rien à la communauté de pensée.
De nombreuses dames âgées que vous croiserez dans Kandila ont travaillé dans les champs de tabac. Elles ont aujourd’hui des petites retraites de l’ordre de 380 euros. Ici, le tabac, depuis le 20e siècle, a commencé à attirer l’intérêt des agriculteurs, quand il fut constaté que les circonstances tant géologiques que climatologiques favorisaient la prospérité de ce produit. Les froids hivers humides et les chauds étés secs du climat fournissaient l’environnement idéal. Les pentes calcaires, peu profondes, érodées des montagnes, où les éboulis provoqués par les pluies et les neiges composent un sol formé de débris calcaires et schisteux, enrichi d’oxydes de fer, étaient des sols idéaux.

De tout époque la forêt, la plaine et la montagne ont approvisionné indissociablement en légendes, en symboles, en rites, en gibier, en bois de chauffage, en fruits et légumes... Les modes économiques antérieurs cultivant les arbres remontent à loin : l’olivier en tant que verger est répertorié fiscalement dès la fin du Moyen Âge. Peut-être avant.
Le tabac, dans la plaine, a partiellement supplanté la vigne au début du XXème siècle. À chaque fois, la population sur place a réinventé d’autres modes d’occupation des lieux, ce qui devient difficilement possible une fois le pays vidé. On commence désormais à voir des friches, des « abandons » de terrains où la broussaille gagne, des oliviers qui ne sont plus taillés.

Nous sommes globalement passés d’un monde où l’économie était encastrée dans les rapports sociaux à celui, inverse, où les rapports sociaux sont reconfigurés par l’économie devenue souveraine. Ainsi, quand les populations rurales vivaient avec et dans leur environnement, en connaissaient-elles toutes les facettes ? : celle symbolique et imaginaire sur laquelle s’adossait l’option tactique de pouvoir toujours s’y réfugier en esprit ou en chair, celle nourricière en y prélevant nourriture issue de la cueillette et de la chasse, et celle d’une intelligente installation des potagers à côté des champs des cheptels. Ni les héritages successifs de terre ni l’abandon des maisons clairsemées dans la montagne n’ont cependant entamé l’agropastoralisme et le couvert végétal jardiné.

L’époque est venue où la prédation économique ne tolère plus aucun compromis : c’est seulement maintenant que l’aiguillon d’une productivité exaltée arase toute élévation d’esprit. Une fois la culture communautaire rompue, sous l’effet de l’insidieuse séduction progressiste, la désertification rurale créera la condition nécessaire pour une prédation tous azimuts, Le tourisme forcené compris. Le développement du capitalisme implique la conquête de la totalité des territoires, fussent-ils imaginaires, et de la maîtrise de la totalité de l’espace et du temps. Les dispositifs permettant de tenir le territoire, de le quadriller, de le contrôler ne cessent de se perfectionner. C’est la « fermeture de la carte », processus par lequel, du tracé des frontières à celui du cadastre, la moindre parcelle de terre devient propriété privée et espace gouverné.
Dorénavant, tout change sans cesse afin que rien ne change et que se déguise la dépossession. Nous sommes une époque où le marchand peut tout se permettre car nous sommes une époque amnésique, la mémoire collective se perd et il ne reste plus qu’une page blanche que le marchand peut remplir de guerres désastreuses, de génocides, de sang et de larmes et puis la page s’efface et une autre page tout aussi blanche apparaît, comme au cinéma. Serions-nous à une époque vieillissante et dégénérative qui efface peu à peu tout notre passé, toute notre mémoire collective ?
Quel roi antique enseigna sur ces terres à ses sujets à faire du pain, à filer et à tisser des étoffes pour en faire des vêtements, et des tapis, car dans toutes les bonnes maisons de Kandila il y avait (et il y en a encore parfois) des métiers à tisser dont on fait ces si beaux kilims.
Nous pouvons avancer que ce qui constituait l’échafaudage d’une réalité s’effrite peu à peu et qu’il ne nous reste plus que la fiction. Nous vivons dans un monde où la fiction a pris la place de la réalité.
Je ne veux pas dire dans ce texte que c’était mieux avant, je n’évoque pas d’âge d’or et je ne gomme pas les aspérités des époques passées. Chaque génération façonne un récit qui flatte son identité. On ne peut pas transformer des progrès mesurables (la santé, la lutte contre la pauvreté) en progrès ressentis ?

Présentation :

1- Kastri Alyzias Alyzias (nom moderne Kandila) a été fondée vers le 6ème siècle avant J.C. Selon la tradition orale, comme le mentionne Strabon, son fondateur était Alizeus, frère de Pénélope, l’épouse d’Ulysse. La ville a connu une grande prospérité à l’époque hellénistique (années d’Alexandre le Grand et jusqu’à l’Empire romain). Il y avait une vaste zone de développement résidentiel, sur les basses terres et les zones côtières, où se trouvent aujourd’hui les villages de Kandila et Mytikas. Cicéron mentionne que sa population dépassait les 30 000 habitants et que sa prospérité économique se reflète dans la frappe de pièces de cuivre et d’argent. Le port de la ville, port de commerce important en son temps, se trouvait un peu à l’ouest de Mytikas, à la place de Voulkos. Aujourd’hui, il est immergé dans la mer, à proximité de la côte. Au cours des premiers siècles, il y avait un sanctuaire dédié à Hercule et plus tard un mausolée dans le port. Il y avait aussi des chantiers navals au même endroit. Alysia ne s’est pas opposée à la conquête romaine et a ainsi obtenu des privilèges qui lui ont permis de maintenir sa présence au premier plan historique jusqu’en 31 av JC. Puis, Octave, vainqueur de la bataille navale d’Actium, fonde Nicopolis, la plus peuplée de l’époque, et contraint les Alysiens à s’y installer. Le château est situé au sommet d’une montagne à quelques kilomètres à l’est de la ville antique, dans une position proéminente qui contrôle les passages maritimes et terrestres. C’était un château défensif pour se protéger des pillards. On y trouve une sculpture en pierre unique dans la roche représentant cinq personnages. À gauche sont assis Hygie et Asclépios, avec le serpent enroulé derrière lui, symbole de la médecine. À droite, Athéna avec Hermès.
2- Le village de Panagoula. Panagoula est située à 360 mètres d’altitude, sur les contreforts des montagnes acarnaniennes. Son ancien nom était Merdenikos, nom donné par les envahisseurs albanais et qui signifie « bienvenue ». Le village surplombe la mer Ionienne avec ses nombreuses îles, Kalamos, Kastos, Meganisi, Lefkada, Ithaque et Kefalonia et le port de Mytikas. Panagoula est mentionné pour la première fois en 1521 avec 157 familles. Peu avant la révolution de 1821 il n’y avait plus que 10 familles. Après le tremblement de terre dévastateur de 1952, plusieurs résidents ont déménagé et reconstruit à Mytikas en 1992.
3- Varnakas est l’un des premiers villages fondés par les descendants d’Alyazas et son histoire se situe aux premiers siècles de notre ère. Pourquoi le village a été nommé Varnakas est inconnu. Le village était situé dans la montagne, difficile d’accès. Le village était une ville importante pour la région environnante, les riches découvertes archéologiques et les ruines de l’ancienne Varnaka témoignent de ce rôle.
Pendant la domination ottomane, Varna était le siège de la lutte dans le Xiromenos grâce à l’action de la famille Varnakiotis. Le 10 mai 1810, G. Varnakiotis a déclaré le début de la révolution dans le Xeromenos et a publié la première proclamation révolutionnaire de la Grèce occidentale. Un peu après les années 1950, les habitants décident de descendre dans la plaine, les conditions de vie étant devenues trop difficiles. Ils ont tout démonté : les charpentes, les huisseries, les portes, récupéré les tuiles et déplacé le village à six kilomètres de l’ancien site.

Ancien barrage mycénien.


Haut de page
Réalisé sous SPIP
Habillage ESCAL 5.6.1