Une tribune pour les luttes

LES MOTS MANQUENT

par Amira HASS

Article mis en ligne le lundi 8 mars 2004

4 mars - Un excellent article de Amira Hass, journaliste au quotidien israélien Haaretz et seule correspondante israélienne installée dans les territoires palestiniens occupés.

"Je reconnais l’échec. L’écrit est incapable de rendre tangible, pour les lecteurs israéliens, l’horreur de l’occupation dans la bande de Gaza. Quand on écrit quelque chose pour dire que la mer est interdite aux Palestiniens, au nord et au sud de la bande de Gaza, la réponse est, immanquablement : « Normal. Ce sont des terroristes. » Si on décrit des quartiers, à l’ouest du lamp de réfugiés de Khan Younis, en expliquant que les bâtiments sont criblés de projectiles de mitrailleuse lourde et d’obus de canon, la réponse est, invariablement : « Les Palestiniens n’avaient qu’à pas commencer ! ». Allez donc raconter, pour voir, l’histoire de la maison familiale de jeune Yusuf Bashir (quinze ans), à Deir al-Balah, transformée en fortin par l’armée israélienne… En Israël, les gens diront : « On n’a pas le choix. La colonie israélienne de Kfar Darom doit être protégée, comme celles de Kfar Dekalim, d’Atzmona et de Morag… »

Un rapport indiquant que des soldats d’une position militaire, juste à côté de la maison de Yusuf, a permis à une équipe de l’Onu d’entrer dans la cour de cette maison, sera utilisé pour servir de preuve comme quoi l’attitude de ces soldats prêts à prendre des risques tout en accomplissant leur devoir est on ne peut plus humaniste. Et quand ce rapport indique que, soudain, l’un de ces soldats - un officier, comme l’indiquera plus tard une porte-parole de l’armée israélienne - « a tiré dans les roues d’un véhicule suspect » (en l’occurrence, la voiture de l’équipe de l’Onu), en Israël, c’est le silence radio, c’est comme si ces tirs n’avaient jamais eu lieu. Peu après, on saura que le garçon, Yusuf Bashir, a été atteint d’une balle dans le dos tandis qu’il saluait de la main les visiteurs de l’Onu sur le départ, et que, sans doute, il restera paralysé pour le restant de ses jours…Peut-être, sait-on jamais, ce mot - « paralysé » - donnera un peu à réfléchir à quelques lecteurs. Mais il y a tant et tant de récits, au sujet de tellement de Yussuf, qui n’ont jamais fait l’objet du moindre reportage, et qui ne le feront jamais…

Qu’on ne déduise pas de cet aveu de l’échec des mots écrits que je veuille souligner le rôle de la photo. Un cliché peut, sans doute, valoir mille mots. Mais, pour que l’occupation israélienne se rapproche d’un niveau minimal de compréhensibilité, ce sont des dizaines de milliers de photos que les Israéliens devraient voir, une à une. Ou alors, ils faudrait leur montrer des documentaires, longs, chacun, d’au moins huit heures, pour qu’il puissent saisir, en temps réel, la peur, dans les yeux des écoliers, lorsqu’un sifflement lugubre, dans le ciel, se mue en tôles tordues et compressées emprisonnant des cadavres carbonisés.

Il faudrait montrer aux spectateurs israéliens un documentaire consacré aux vignes de Sheikh Ajalin : les grappes mûres… ; les paysans… - ces paysans qui ont soigné ces vignes avec tant d’amour, pour un jour les voir transformée en terre brûlée, laissée derrière eux par les tanks et les bulldozers israéliens. Aucun film n’a jamais été produit, qui puisse faire goûter aux Israéliens le raisin fabuleux de Sheikh Ajalin. Et aujourd’hui, les vignes ont disparu. Pour que les positions de l’armée israélienne puissent protéger la colonie de Netzarim…

Comment des photographies pourraient-elles illustrer les faits suivants ? Du 29 septembre jusqu’à lundi dernier, 94 Israéliens ont été tués - 27 civils et 67 militaires, selon l’armée israélienne. Depuis la même date, jusqu’au 18 février dernier, 1 231 Palestiniens ont été tués : tous ces Palestiniens étaient-ils des terroristes ? En l’absence d’une agence centrale palestinienne de statistiques, il y a des différences entre les données fournies par différentes instances palestiniennes, et aucune ne prétend être exacte à cent pour cent.

L’association de défense des droits de l’homme Mezan, dont le siège est situé dans le camp de réfugiés de Jabaliya, indique que, dans la bande de Gaza, 81 femmes ont été tuées par les tirs israéliens ; 344 enfants de moins de dix-huit ans ont été tués par les tirs de l’armée ; 255 membres des services de sécurité et de police palestiniens ont été tués, à leur poste, ou dans des bureaux, mais aussi, fréquemment, au combat ; 264 Palestiniens armés ont été tués au cours d’affrontements avec l’armée, ou en tentant d’attaquer des positions militaires, ou encore de s’en prendre à des colons et à des colonies. En ce qui concerne les assassinats ciblés auxquels procède l’armée israélienne, 46 des tués étaient bien les cibles de ces attaques, tandis que 80 autres tués étaient de simples passants, assassinés avec « une précision pointilleuse ».

L’échec à faire passer tout cela chez le lecteur ne résulte pas de la faiblesse des mots, ni d’un manque de photos. Cela provient du fait que la société israélienne a appris à vivre en paix avec les réalités suivantes : il y a, dans la bande de Gaza,
8 000 juifs (en tout et pour tout) et 1,4 million de Palestiniens. La superficie totale de la bande de Gaza est de 365 km carrés. Les colonies occupent 54 km carrés. Avec les zones sous contrôle de l’armée israélienne, en vertu des accords d’Oslo, 20 % de la bande de Gaza sont sous contrôle israélien. Cela signifie que 20 % de cette bande de territoire sont réservés à 0,5 % de la population.

L’armée israélienne a pour mission d’assurer la sécurité du demi pour-cent d’Israéliens qui occupent un territoire démesuré pour eux, jouissent de la liberté de se déplacer, d’opportunités de développement, et d’eau potable - et non de l’eau saumâtre concédée aux Palestiniens. Les positions militaires israéliennes destinées à protéger les colonies sont situées à l’intérieur et au-dessus des colonies : elles ont une vue plongeante sur tous les quartiers civils palestiniens à la ronde.

La proximité de chacune de ces colonies démesurément étendues et de quartiers si densément peuplés de Palestiniens qu’ils sont au bord de l’asphyxie :voilà ce qui provoque la majorité des morts de Palestiniens dans la bande de Gaza, parmi lesquels de nombreux civils.. C’est cette promiscuité qui impose les règlements élastiques en matière de tirs, ainsi que le recours aux bombes à fragmentation et aux drones tirant des missiles.

L’armée israélienne opère dans le cadre de ces colonies arrogantes, cyniques et cruelles, habitées par quelques opulents privilégiés qui se prélassent dans les seules réserves de terrains dont disposent les Palestiniens dans la bande de Gaza. En dépit des évocations d’un « retrait », la société israélienne doit encore montrer un minimum de signes qu’elle est en train de se débarrasser de la logique effrontément immorale qui nourrit l’existence même des colonies. Et cela vaut, tout aussi bien, pour les colonies de Cisjordanie…

Haaretz 3 mars 04. Traduit par Marcel Charbonnier

publié sur le site de la CAPJPO http://www.paixjusteauproche-orient.asso.fr/

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