Une tribune pour les luttes

Histoire du Premier Mai

Article mis en ligne le mardi 1er mai 2012

A lire avec les illustrations sur
http://anarsonore.free.fr/spip.php?breve113

Vendredi 24 avril 2009

Pourquoi manifeste-t-on le premier mai ? Pourquoi l’appelle-t-on «  fête du travail » ? D’où vient cette date ? Que cherche-t-on à nous faire oublier en nous faisant promener ? Ce petit texte explique l’origine historique du Premier Mai.

L’obtention des 8 heures par jour était au centre des revendications pour lesquelles les travailleurs des États-Unis étaient décidés d’aller jusqu’à la grève générale pour faire pression sur le patronat et le gouvernement. Le 1er mai fut déclaré jour international de solidarité de classe et de revendication pour les 8 heures par les Knights of Labour [1]. Au cours du printemps 1886, les ouvriers de tous les secteurs ont focalisé leurs actions sur cet objectif et ont parfois obtenu gain de cause dans ce domaine.

Devant la détermination des ouvriers et l’expansion du mouvement syndical, le patronat et le gouvernement décidèrent d’adopter des mesures de répression plus expéditives. La fameuse affaire de Haymarket à Chicago, événement dramatique et marquant pour le mouvement ouvrier international, a inauguré une ère nouvelle de répression et de résistance.

1er mai 1886 ; succès maximal de la mobilisation. En dépit des avertissements haineux et des prédictions alarmistes de la presse bourgeoise, aucune émeute n’éclata, aucune atteinte à la propriété n’eut lieu et la manifestation pacifique des travailleurs ne se transforma nullement en révolution. Par ce beau samedi ensoleillé, les fabriques, les usines, les entrepôts furent désertés. Dans leurs plus beaux vêtements, les ouvriers de Chicago, accompagnés par leur famille, défilèrent par milliers dans les rues, sous les yeux sidérés de la police, de l’armée et des gardes privés prêts à intervenir au moindre trouble. La manifestation de solidarité se déroula sans encombre et s’acheva sur les bords du lac Michigan, où les principaux orateurs, parmi lesquels Albert Parsons et August Spies, prirent la parole devant la foule. Dans la seule ville de Chicago, 80 000 ouvriers participèrent à la manifestation et, dans tout le pays, le 1er mai eut le même retentissement et fut suivi avec le même enthousiasme.

Le lundi suivant, 3 mai, le mouvement de grève continua et beaucoup d’ouvriers se joignirent aux grévistes du 1er mai, paralysant ainsi l’économie de la ville de Chicago. La violence des forces de l’ordre, contenue durant la journée du samedi, allait éclater devant les grilles d’une usine de machines et outils agricoles, la McCormick Harvester Works (aujourd’hui International Harvester Corporation). Ripostant à la journée de grève du 1er mai par un lock- out massif, le patronat de cette usine avait remplacé ses employés par 300 briseurs de grève. A la sortie, ceux- ci furent pris à parti par les grévistes. Brusquement, la police chargea l’arme au poing. Les grévistes tentèrent alors de se disperser, mais les policiers, sans doute déçus et exaspérés par le caractère pacifique des manifestants du 1er mai, tirèrent sur la foule, abattant six hommes alors qu’ils s’enfuyaient. Les organisateurs de la journée du 1er mai virent dans ce massacre un fait honteux et inacceptable qu’il fallait dénoncer publiquement. Une manifestation fut décidée pour la soirée du lendemain sur la place de Haymarket, non loin d’un des commissariats de police de Chicago. Cette soirée de protestation contre les brutalités policières se déroula sans heurt, les orateurs se succédant devant une foule calme. Vers la fin de la manifestation, alors que les principaux orateurs avaient déjà quitté la place, 180 policiers, la matraque à la main, firent irruption parmi les manifestants, les enjoignant de se retirer immédiatement, ce à quoi Sam Fielden, un des organisateurs, eut le temps de répliquer que la foule était paisible. Une bombe explosa alors au milieu des policiers et ce fut la panique. Les policiers, dont un fut tué et sept blessés, firent feu et la foule se rua dans toutes les directions pour échapper à la fusillade.

Du côté des manifestants, le bilan fut également lourd, un mort et de très nombreux blessés. On ne retrouva jamais le lanceur de bombe, peut- être un provocateur. Cependant, les autorités ne prêtèrent aucun crédit à cette version des faits. La situation, à leurs yeux, ne comportait aucune énigme, les responsables étaient connus : les anarchistes. Non contents d’inspirer les mouvements de grève des jours précédents et de semer le trouble en incitant les ouvriers à manifester sur la place de Haymarket, ils s’attaquaient directement aux forces de l’ordre. Les autorités de vaient donc réagir vite et frapper à la tête du mouvement pour endiguer une révolte qui mettait tout le système en péril.

Les Martyrs de Chicago : A. Spies, A.Parsons, G. Engel, A. Fischer et L. LinggLes représentants du mouvement ouvrier de Chicago, Albert Parsons, August Spies, Michael Schwab, George Engel, Adolph Fischer, Samuel Fielden et Louis Lingg furent arrêtés, jugés et condamnés à être pendus, sans aucune preuve de leur culpabilité. Parsons, Spies, Fischer, Engel furent exécutés, Fielden et Schwab réclamèrent la clémence et virent leur condamnation commuée en peine d’emprisonnement à vie. Quant à Lingg, dont la mort reste un mystère qui n’a toujours pas été éclairci, il se serait suicidé dans sa cellule. Le procès des martyrs de Chicago a inauguré le règne de la terreur pour le mouvement ouvrier dans tout les Etats-Unis. Le 1er mai 1886 ainsi que les événements dramatiques qui ont secoué le mouvement ou vrier américain sont à l’origine de la célébration de la Fête du Travail, jour chômé et réservé aux manifestations des travailleurs. Comme, plus tard, le cas de Sacco et Vanzetti et l’affaire Rosenberg, le procès des martyrs de Chicago reste un exemple de la justice à la solde des possédants dans l’Amérique capitaliste. Les dernières paroles d’August Spies, à ce propos, sont prophétiques :

« Il viendra un temps où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui »

Les débuts du premier mai en France

Paris connut le premier mai 1890 son premier « premier mai ». Une tradition allait naître, mais, pendant longtemps encore, sa célébration va se faire contre les forces de répression et 1er mai va signifier affrontements, brutalités et sanctions de tous ordres. En 1901, le syndicaliste Pouget propose dans son journal Le Père Peinard : « Fixons nous une date et proclamons qu’à partir du jour que nous aurons choisi pour rien au monde nous ne consentirons à faire plus de huit heures ! ».

Il faudra attendre le 8ème congrès de la CGT, qui se tient à Bourges en septembre 1904, pour que l’idée soit reprise et la date fixée : ce sera le 1er mai 1906 ! Pour préparer cette journée, la CGT entame la première grande campagne de propagande de son histoire : affiches, tracts, papillons, brochures, création de comités d’action pour les 8 heures, articles dans le journal confédéral d’alors, La Voix du Peuple. On y développe toute une argumentation autour de l’idée des 8 heures : moyen pour combattre le chômage, éliminer fatigue et surmenage, supprimer les maladies professionnelles, développer les bibliothèques, élever le niveau culturel des travailleurs, etc.

C’est dans ce climat qu’arrive le 1er mai 1906, qui va être marqué par de violents affrontements avec les forces de police. Dès le matin, Paris est mis en état de siège : soldats et policiers en armes à chaque carrefour, forte concentration de policiers à cheval aux abords de la Bourse du travail, place de la République. La caserne proche a même été aménagée en « prison » temporaire...

Les divers syndicats ont convoqué leurs adhérents en plusieurs points de la capitale. Un meeting est prévu à la Bourse, mais comme tout le monde ne peut y pénétrer, c’est une manifestation de rue que la police s’efforce de disperser : il y a des charges brutales, des arrestations par centaines. _ A l’heure du bilan, le soir, on comptera même deux morts. Et il faudra attendre 23 heures pour que les rues de Paris retrouvent leur aspect habituel. Mais les violences continueront pendant plusieurs jours en- core. Les patrons licencieront plus de deux mille travailleurs coupables d’avoir quitté leur travail le 1er mai !

D’après « IWW et syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis », Larry Portis, ed.. Spartacus et un article de « La Voix Populaire ».

Les illustrations sur le site http://anarsonore.free.fr/spip.php?breve113
concernent toutes l’affaire de Chicago

Notes

[1] Knight of Labour : Les Chevaliers du Travail, premier syndicat d’audience nationale aux États- Unis.


Comme Pétain en 1941…
Par Pierre Outteryck, professeur agrégé d’Histoire

Juillet 1889, sous l’impulsion de Paul Lafargue, gendre de Marx, fondateur duParti ouvrier avec Jules Guesde, s’organise une réunion des Partis ouvriers d’Europe et des États-Unis. Ainsi va naître l’Internationale Ouvrière.Organisée face aux festivités officielles commémorant le centième anniversaire dela prise de la Bastille, cette rencontre va faire de chaque 1er mai une journée internationale de luttes et de revendications.
Le 1er mai 1890, malgré la répression, sera un succès ; des délégations ouvrières apporteront aux mairies les cahiersde revendications. Salaires, conditions de travail sont lesexigences majeures.
En 1891, la fusillade de Fourmies(neuf jeunes tués par la troupe) aura un retentissementmondial.
En 1895, la création de la CGT va permettra de structurer cette journée. 1 er mai : une journée internationale de lutte et de revendications. Au cœur de ce combat : réclamer dans tous les pays la journée de 8 heures. « C’est 8 heures qu’il nous faut ! »,exigeaient grévistes et manifestants.
Dès cette fin du 19 e siècle, patronats et gouvernements expliquaient l’impossibilité de satisfaire les revendications des travailleurs car cela favoriserait les concurrents étrangers et ruinerait l’activité économique. Le 1er mai permettait de contrecarrer cette propagandeet de faire vivre ce beau mot d’ordre : «  Prolétaires de tousles pays, unissez-vous ! »

Durant l’occupation 1940-1944, le gouvernement d’extrême droite de Pétain collaborant avec l’Allemagne nazie prônait la préférence nationale. Cette« préférence nationale » excluait du travail les étrangers ou toute personne récemment naturalisée. Bientôt les déportations raciales parachèveront cette politique monstrueuse.
Pétain, en avril 1941, décide aussi de faire du 1er mai un jour chômé et payé, pour sa propagande « travail, famille,patrie » : le 1er mai, jour de la Saint-Philippe, sera donc «  La fête du Travail et de la Concorde sociale », sous l’impulsion de l’anticommuniste Belin, secrétaire d’Etat au Travail, ancien dirigeantde la CGT.

Le travail… Celui qu’exploite sans vergogne un patronat qui préféra Hitler au Front populaire ! Sans doute pour Pétain, était-ce déjà le vrai travail ? A Londres, à la BBC, autour du Général de Gaulle, la Résistance appelait les ouvriers à résister, à lutter contre les sacrifices exigés par les patrons, à combattre le pillage organisé par le 3e Reich nazi.
Aujourd’hui, alors que les mots perdent souvent leur sens, rappelons combien nos aîné(e)s, nos arrières grands-parents et parents ont lutté, femmes et hommes rassemblés afin que nous ayons le droit de manifester ce 1er mai pour obtenir une part de bonheur…

Pierre Outteryck travaille sur l’histoire du mouvement ouvrier.
Autour du 1 er mai, il a publié au Geai Bleu (166, avenue deBretagne, 59000 Lille), deux livres, « Salut Camarade Paul Lafargue, Passeur de la Pensée-Marx » (7 euros, port inclus) et « Fourmies, éclats d’aubépines, la fusillade du 1 er mai 1891… »(15 euros, port inclus).

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1 Message

  • Le 3 mai 2012 à 12:31, par

    http://www.liberation.fr/politiques...

    Danielle Tartakowsky est professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-VIII. Auteur de la Part du rêve : histoire du 1er Mai en France (Hachette littératures, 2005), elle revient sur l’histoire du 1er Mai et sa valeur symbolique.

    (...)

    Quelles sont les origines du 1er Mai en France ?

    En 1889, à l’occasion de l’exposition internationale, les organisations ouvrières de plusieurs pays d’Europe décident d’un mouvement commun pour obtenir une législation en faveur de la journée de 8 heures. Le premier 1er Mai a lieu en 1890. C’est un mouvement international qui a quelque chose d’ahurissant pour l’époque, quand on pense à la faiblesse des moyens de communication. Dans le plus petit village, on sait qu’on appartient à quelque chose de plus grand. Il n’y avait pas de mot d’ordre commun : chacun faisait ce qu’il pouvait là où il était, car le droit de manifester n’était pas reconnu partout. En France, ce sont les Guedistes qui prennent la tête du mouvement. Ils appellent les ouvriers à « mettre en demeure » les députés sur la loi des 8 heures. Néanmoins, le mouvement reste très éclaté. Il faut attendre 1905 pour que la CGT prenne la direction du 1er Mai. La pratique sociale est donc préexistante aux partis et aux syndicats.

    Quels étaient les objectifs à la fin du XIXe siècle ?

    Au départ, il n’était pas du tout prévu que les actions du 1er Mai soient reconduites l’année suivante. Mais en 1892, la Deuxième Internationale décide d’en faire une journée pérenne avec trois objectifs :
    - 1/ obtenir la journée de 8 heures
    - 2/ se projeter vers l’avenir, construire un projet par l’image et le rêve. L’historien Eric Hobsbawm parle de « la seule fête qui ne commémore rien pour ne parler que du futur »
    - 3/ lutter pour la paix et la solidarité internationale. Une dimension que l’on retrouve d’ailleurs encore aujourd’hui quand on lit le texte de l’intersyndicale.

    Le succès est-il immédiat ?

    A l’époque, les défilés regroupent quelques centaines de personnes. Il faut bien se dire que le 1er Mai n’est pas férié, et que pour manifester, il faut se mettre en grève. Dès 1892, il ne se passe plus grand-chose à Paris en raison du contrôle exercé par le préfet Lépine. En revanche, dans certaines villes de province, organiser un cortège du 1er Mai est plus aisé.

    Est-ce que le 1er Mai effraie au sein des classes dirigeantes ?

    Il y a en effet des moments de grande peur. Dès 1891, dans de nombreuses villes industrielles, les patrons demandent au pouvoir de mobiliser les troupes. Cela mène à des drames, comme la fusillade de Fourmies, qui fait neuf morts dans la foule. En 1906, toutes les boutiques parisiennes ferment alors que la CGT nouvellement créée appelle à manifester.

    Quel rôle a joué le 1er Mai dans l’arrivée au pouvoir du Front populaire ?

    En 1936, il y a un important mouvement de grève partout en France. Mais à Paris, la CGT demande qu’il n’y ait pas de rassemblement le 1er Mai, afin de ne pas interférer avec les élections et l’éventuel changement de pouvoir. En revanche, en 1937, le défilé rassemble 500 000 personnes, selon les organisateurs. C’est la première fois qu’on ose donner de tels chiffres. Il s’agit d’un moment relais qui montre que la victoire est enfin possible. Mais, au final, le 1er Mai se confond rarement avec des moments de victoire. Le reste du temps, il permet surtout d’oublier les difficultés.

    A cette époque, la droite se sert-elle du 1er Mai comme repoussoir ?

    Au sein de la droite parlementaire, il y a un discours antirouge, mais qui n’a pas besoin du 1er Mai pour s’exprimer.

    Le maréchal Pétain tente d’instaurer sous le régime de Vichy un 1er Mai qui serait « la fête du Travail et de la Concorde sociale ». Comment cela se déroule-t-il ?

    Pétain tente de s’approprier cette journée pour faire l’apologie du travail. Cette récupération politique n’est d’ailleurs pas une totale innovation. Dans l’entre-deux-guerres, de nombreux Etats, comme l’URSS ou l’Allemagne nazie, ont usé du 1er Mai pour en faire une fête nationale. Pétain tente une opération de syncrétisme avec des héritages plus anciens, voire disparus : des rites folkloristes dans les campagnes, censés inspirer le renouveau. Cela marche assez mal et illustre l’échec de Pétain à s’ancrer dans l’histoire. En outre, la France est occupée par l’Allemagne, qui exige une importante production industrielle. Le 1er Mai ne peut donc pas être complètement chômé. Il se limite à un arrêt de travail durant lequel les salariés se rendent devant un petit autel surmonté du portrait du Maréchal, où ils entendent son discours. Cela a aussi des effets pervers : à partir de 1942, des mouvements communistes et d’autres appellent à faire du 1er Mai une journée patriotique. De résistance, donc.

    (...)

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