Une tribune pour les luttes

Quel est le rêve d’un trader ?

Rastani, le trader qui “priait” pour la récession et le krach


Article mis en ligne le samedi 1er octobre 2011

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http://www.dailymotion.com/video/xl...

En disant tout haut ce que sont censés penser ses collègues traders tout bas, il a crevé l’écran. Alessio Rastani, un trader londonien indépendant, a fait sensation hier, lundi 26 septembre, en décrivant sur BBC News comment les traders appréhendent la crise financière : en se réjouissant d’en tirer un maximum d’argent. Il assure que ceux qui actionnent “les marchés’ ne croient pas aux plans de sauvetages européens, qu’ils se fichent de redresser l’économie et que c’est “Goldman Sachs qui gouverne le monde” ! Trop gros pour être vrai ? Sur le net, certains évoquent une mystification des imposteurs-activistes Yes Men.
http://www.arretsurimages.net/conte...


« ALESSIO RASTANI N’EST PAS VRAIMENT TRADER ! »

par Paul Jorion |

29 septembre 2011

Si, bien sûr qu’il l’est, mais quel extraordinaire acharnement depuis hier à vouloir prouver que ce trader n’en est pas véritablement un !

Nikademus en avait déjà proposé l’explication simple : «  Disqualification : par ceux qui ont des raisons de faire croire que les marchés sont socialement utiles », mais il faut sans doute creuser davantage : il y a quelque chose dans ce que dit Alessio Rastani qui doit véritablement toucher une corde sensible chez pas mal de gens. Mais qu’est-ce que c’est ? La «  révélation » que ce ne sont pas les gouvernements qui gouvernent mais Goldman Sachs ? Le fait que les spéculateurs se font de l’argent sur la destruction de nos systèmes économiques ? Le fait que les boursicoteurs participent à la curée et peuvent éventuellement même gagner gros ? Bof ! ce qu’il dit, je le répète ici depuis plusieurs années, et ça ne gène apparemment personne (personne n’a jamais suggéré par exemple que je n’étais pas vraiment blogueur ;-) ).

Non, ce qui gêne, et il faudrait même dire bien sûr « qui fait peur », c’est le fait qu’il vende la mèche, et qu’en vendant la mèche, il offre sur un plateau d’argent des arguments à ceux qui apparaissent comme ses adversaires : les gens qui critiquent en ce moment le comportement des milieux financiers avec une irritation croissante. Et ça, vendre la mèche, ça ne se fait pas, et surtout, ça ne s’explique pas. D’où la réaction : s’il a l’air de vendre la mèche, ce ne peut être que parce qu’il fait semblant de vendre la mèche et il est en réalité quelqu’un d’autre que celui qu’il prétend. Souvenez-vous de Warren Buffett déclarant : « Oui, il y a bien une lutte des classes, et c’est la classe à laquelle j’appartiens qui a gagné ! », la première réaction a été précisément celle-là : « Il ne peut pas véritablement vendre la mèche : soit il veut dire autre chose que ce qu’on croit l’entendre dire, soit il fait semblant ! »

Tant que les gens agissent dans le sens de leurs intérêts, rien de très neuf ne pourra jamais se passer : tout continue comme avant et les vaches sont toujours bien gardées. Mais quand ils cessent d’agir selon leurs intérêts, les certitudes se fissurent, les frontières se troublent, et les choses se mettent à véritablement changer.

Et c’est en réalité cela qui fait si peur à certains : si Alessio Rastani est vraiment trader et qu’il pense vraiment ce qu’il affirme devant les caméras de la BBC, alors, une conclusion s’impose : une véritable transformation s’est amorcée !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un «  journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

http://www.pauljorion.com/blog/?p=29107

+ Commentaires :

Alain A

29 septembre 2011 à 17:20

La focalisation sur les traders, c’est-à-dire les exécutants, m’étonne encore.

Reprenons la lecture de Paul Jorion (et de beaucoup d’autres marxiens comme Ellen Meiskins Wood) selon laquelle le capitalisme est né de l’impossibilité qu’ont eu, au XVIème siècle en Angleterre, les seigneurs de la féodalité de pressurer le peuple par simple rapine. Ils ont dès lors extrait le surplus par la rente de location des terres imposée aux fermiers et puis par les prêts qu’ils leur ont fait pour développer leurs exploitations agricoles et moderniser leurs techniques. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’ils ont transposé le système à l’industrie naissante.
Mais donc, les seigneurs féodaux ne faisaient pas le sale boulot eux-mêmes, ils avaient des hommes d’armes qui trucidaient les récalcitrants qui ne payaient pas la taille et la gabelle et le sel et…

Aujourd’hui que la capitalisme est devenus financier, l’équivalent des reitres, spadassins et autres percepteurs d’impôts brutaux sont donc les traders. Qu’il y a-t-il d’étonnant que, comme dans toute société, les puissants trouvent des hommes de mains qui exécutent les basses œuvres ? Aujourd’hui, il ne doivent plus manier les armes avec adresse, être forts et méchants, ils doivent être capables de manier les mathématiques, être assez surs d’eux pour oser des paris risqués et sans morale pour oublier qu’ils ruinent les «  bons pères de famille » qui sont l’équivalent des paysans à dépouiller.
Comme de bien entendu, les exécutants sont récompensés, ici aussi au prorata de leur ponction sur la bête…

Certes le Rastani révèle que le roi n’est pas nu mais entouré de valets obéissants et doués mais l’erreur serait de focaliser sur «  l’absence de morale » des ces individus, somme toute bien ordinaires dans leur médiocrité. C’est l’immoralité (ou plutôt l’amoralité aux conséquences socialement désastreuses) du système qu’il faut dénoncer et combattre. Les valets prévaricateurs disparaitront seulement, et seulement si, les maîtres disparaissent.

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1 Message

  • Le 2 octobre 2011 à 15:58, par

    On peut rapprocher cet épisode médiatique des propos « scandaleux » de Patrick Le Lay – véritable patron de TF1 – en 2004, au sujet du temps de cerveau humain disponible :

    « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective business, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit ». Avant de poursuivre son explication : « Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ».

    Indignation générale … alors que Le Lay ne faisait que faire une description précise du fonctionnement des grands médias. En revanche, sur ce sujet aucune véritable transformation ne s’est amorcée. Quinze ans plus tard, le temps de cerveau humain disponible ne s’est jamais aussi bien porté !

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