Une tribune pour les luttes

Bangladesh

La violence du capitalisme - Plus de onze cents ouvrier(e)s travaillant pour des marques occidentales tué(e)s dans l’effondrement prévisible d’un bâtiment.

Plus d’un autre millier ont des blessures très graves. La plupart des victimes sont des femmes
Les ouvrier(e)s travaillaient pour moins de 30 euros par mois.
+ Catastrophe de Dacca : « Les marques sont responsables », Interview Dorothée Kellou, de l’ONG Peuples solidaires.

Article mis en ligne le vendredi 24 mai 2013

Avec un salaire de 30 cents de USDollar (24 centimes d’Euro) de l’heure, le Bangladesh offre le salaire horaire le plus bas au monde. C’est pourquoi, toutes les marques du prêt-à-porter et enseignes commerciales des pays développés (Europe, Amérique du nord...), les plus glamour comme les plus discount s’y retrouvent pour passer commande.
Au cours des 10 dernières années plusieurs milliers d’ouvriers (souvent des ouvrières) ont été tués lors d’incendies, d’accidents, d’effondrements des ateliers.


24 mai 2013

http://www.liberation.fr/economie/2...

Reportage Un mois après l’effondrement de l’immeuble d’ateliers textiles qui a fait 1 127 morts au Bangladesh, « Libération » a rencontré des victimes qui racontent leur calvaire.
Par MICHEL HENRY Envoyé spécial à Savar (Bangladesh)

Un mois pile après la catastrophe, l’heure était, ce vendredi, au recueillement devant les décombres du Rana Plaza, cet immeuble qui s’est effondré le 24 avril, tuant 1 127 personnes et en blessant un millier. Des jeunes gens déposent des couronnes de fleurs, d’autres se promènent en tendant une affichette avec la photo d’un des 300 employés toujours portés manquants. Mais les klaxons de l’incessant trafic routier dans Savar, une ville de la banlieue de Dacca, la capitale bangladaise, empêchent toute minute de silence. La tranquillité, on ne la retrouve qu’à quelques minutes de là, au cœur de l’Enam Medical College and Hospital. Allongée, le bras droit amputé, Rikta Begum, 25 ans, soupire : « C’est comme si j’étais toujours au Rana Plaza. Morte. »

Mais elle est vivante et le doit à un homme, un de ces nombreux habitants improvisés secouristes qui lui a tranché le bras. « Sans anesthésie, sans médecin, sans rien », confirme la doctoresse Nasima Yasmin, qui travaille pour l’ONG bangladaise GK (1). Souvent, ça s’est passé comme ça : une victime maintenue sous les décombres veut qu’on l’en délivre et crie « coupe-moi la main, coupe-moi la main, je n’en veux plus, sauve-moi ! » rapporte Mohammed Shawkat, médecin légiste. « Parfois, les blessés eux-mêmes réclamaient : "Passe-moi un couteau que je coupe ça !" » Il n’y avait pas forcément de médecin. « On s’en fout des procédures, coupez ! » criaient les gens. Alors, un bénévole se saisissait d’une scie à métaux et coupait. « Ces sauveteurs sont des héros », dit le docteur Shawkat.

Amputés à la va-vite.

(...)

Le 23 avril, quand des fissures importantes sont apparues dans le bâtiment, les 3 500 employés ont quitté les lieux. Le lendemain, le matin du drame, une « sorte d’ingénieur » est venu vérifier. On leur a dit qu’ils pouvaient y aller, « au nom de Dieu ». « Mais Dieu n’était pas en notre faveur », dit Shafiqul. Toutes les victimes racontent la même chose : on les a menacés si elles refusaient. « J’allais perdre mon salaire du mois et mes 117 heures supplémentaires, dit Shafiqul. On était obligés d’y aller. »

(...)


10 mai 2013

Catastrophe de Dacca : « Les marques sont responsables »

Interview Dorothée Kellou, de l’ONG Peuples solidaires, revient sur l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh, qui a fait plus de 1 000 morts dans des ateliers de sous-traitance textile.

Par LUC PEILLON

Le bilan de l’effondrement, le 24 avril, d’un immeuble abritant des ateliers de textile dans la banlieue de Dacca, au Bangladesh, a dépassé hier les 1 000 morts. Soit un tiers des 3 000 personnes travaillant sur le site. Il y a cinq mois, 111 travailleurs du textile périssaient dans un incendie. Dorothée Kellou, chargée de mission au sein de Peuples solidaires, ONG membre du collectif Ethique sur l’étiquette, dénonce la responsabilité des groupes occidentaux, clients de ces fournisseurs.

Quelles entreprises donneuses d’ordre étaient clientes d’un des ateliers de textile qui a été détruit dans l’effondrement de l’immeuble ?

Pour l’heure, nous avons recensé une cinquantaine de marques faisant appel à ces ateliers. Entre autres : Benetton (Italie), Primark (Royaume-Uni), Mango (Espagne), Joe Fresh (Canada), mais aussi, pour la France, Tex, qui est une sous-marque de Carrefour.

Comment avez-vous pu les identifier ?

C’est assez difficile, car les entreprises n’ont pas d’obligation de publier la liste de leurs sous-traitants. Toute la chaîne, de ce fait, reste très opaque. La seule solution pour nous, c’est de trouver des éléments sur place. C’est le rôle de nos correspondants locaux, souvent des syndicats, qui en dénichant les étiquettes des marques dans les décombres, nous permettent de savoir pour qui travaillaient ces ateliers. Nous faisons également le tour des sites internet des fournisseurs qui n’hésitent pas, pour certains d’entre eux, à faire figurer les noms de leurs clients, qu’ils présentent comme autant de références commerciales.

Beaucoup de donneurs d’ordre considèrent néanmoins être « victimes » de sous-traitance illégale…

Il y a en effet de nombreux cas de sous-traitance illégale. Mais même dans ces circonstances, les marques sont responsables. Car les exigences des donneurs d’ordres - en termes de délais et de coûts - sont telles qu’elles poussent les fournisseurs à sous-traiter les commandes. Ils n’ont pas d’autres choix, s’ils veulent respecter le cahier des charges, extrêmement strict, que leur imposent les marques.

La chaîne Carrefour, de son côté, dément avoir travaillé avec une des usines de l’immeuble qui s’est effondré…

Le groupe, effectivement, refuse de reconnaître que leur marque Tex faisait partie des vêtements conçus sur place. Nous avons pourtant retrouvé des étiquettes… C’est donc parole contre parole.

(...)

Comment ont évolué les conditions de travail au Bangladesh ces dernières années ?

Elles ne se sont pas améliorées, loin de là, notamment depuis le boom du textile dans le pays, qui compte 5 000 usines, dont la plupart ne sont pas aux normes. Barreaux aux fenêtres, portes fermées pendant les heures de travail, salaires de 30 euros par mois, soit près de 30 centimes de l’heure, travail en position debout… Le pays enregistre près de 2 000 morts dans cette filière depuis 2005. Un bilan qui ne tient pas compte des milliers de blessés, traumatisés à vie.

Source : http://www.liberation.fr/economie/2...


9 mai 2013

Le bilan du pire accident industriel au Bangladesh ne cesse de s’alourdir et dépasse désormais les neuf cents morts, a annoncé l’armée mercredi 8 mai, après la découverte de dizaines de nouveaux corps au cours de la nuit dans les décombres d’une usine textile qui s’est effondrée voilà quinze jours près de Dacca. "Le bilan s’élève désormais à 912 morts", a indiqué le lieutenant Sadiq Walid. Le bilan, qui était jusque là de 803 morts, s’est alourdi avec la découverte d’une centaine de corps au cours de la nuit.

L’immeuble de neuf étages, le Rana Plaza, situé à Savar, à une trentaine de kilomètres de Dacca, abritait cinq ateliers de confection. Ces ateliers travaillaient notamment pour les marques britannique Primark (Associated British Foods) et espagnole Mango. Lorsqu’il s’est effondré comme un château de cartes au matin du 24 avril, plus de 3 000 ouvriers étaient au travail, alors que des fissures avaient été constatées la veille sur le bâtiment.

Des centaines de rescapés ont bloqué mardi un accès routier central au Bangladesh pour réclamer des arriérés de salaires et des dédommagements.

Une manifestation a également eu lieu en Europe devant un magasin Mango à Barcelone, pour fustiger la marque, qui a reconnu avoir commandé des "échantillons" auprès du Rana Plaza, et dénoncer les conditions de travail des ouvriers du textile. Les mains peintes en rouge sang, des membres du syndicat espagnol UGT ont déployé une banderole sur laquelle était inscrit en lettres rouge : "Death, precarity and fashion work" ("mort, précarité et travail dans la mode").

Un incendie dans une usine textile près de Dacca en novembre, avait déjà fait 111 morts.



OCL - Organisation Communiste Libertaire

http://oclibertaire.free.fr/index/I...

Bangladesh
Plusieurs centaines d’ouvriers tués - La violence du capitalisme

dimanche 28 avril 2013

Le château de cartes – L’effondrement du bâtiment à Savar

Vers 9 h, le mercredi 24 avril, un bâtiment de huit étages s’est effondré à Savar, une banlieue industrielle de Dacca. En deux minutes la structure du Rana Plaza est devenue une masse de gravats, de ferrailles tordues, de machines et de corps écrasés et emprisonnés. Le bâtiment abritait un centre commercial sur les étages inférieurs et cinq usines de confection situées sur entre le troisième et le huitième étage. Les personnes présentes dans le quartier décrivent l’effondrement comme un tremblement de terre assourdissant. L’horreur du désastre est apparue rapidement ; avec des milliers de travailleurs du textile, principalement des femmes à l’intérieur du bâtiment, les populations locales qui se sont précipitées sur place pouvaient voir des morceaux de corps écrasés au milieu des décombres et entendre les appels à l’aide provenant des ruines.

Les premiers arrivés sur les lieux étaient principalement des travailleurs locaux, des parents de ceux qui étaient piégés, des collègues des ouvriers de la confection des ateliers du voisinage ou d’autres secteurs, les conducteurs de rickshaws [cyclo-pousse à moteur], des travailleurs des magasins, etc. Rapidement ils ont commencé désespérément à essayer d’atteindre les survivants, en utilisant tous les outils disponibles et en formant des chaînes pour déplacer les décombres du mieux qu’ils pouvaient. Lorsque les services de secours sont arrivés, ils ont continué à contribuer aux efforts de secours car l’énormité de la catastrophe était devenue évidente.

On pense que plus de 3.120 travailleurs des cinq usines étaient présents dans le bâtiment quand il s’est effondré. Alors que beaucoup ont été sauvés, on compte environ 315 morts avec plus de 1500 blessés, dont beaucoup grièvement atteints, et ces chiffres vont certainement augmenter. Dans un pays qui a une longue histoire d’accidents similaires, l’effondrement du Rana Plazza est la pire tragédie industrielle jamais enregistrée dans le pays.

Pourquoi ?

Les raisons de ce massacre sont tristement prévisibles ; dans l’équation des coûts entre les pertes périodiques de vies de travailleurs et des mesures efficaces de sécurité et de santé au travail, l’option la moins chère l’emporte toujours. Pour les capitalistes concernés – les patrons des usines et les acheteurs internationaux pour les marques de vêtements occidentales – c’est tout-à-fait rationnel. Toutes les personnes impliquées savent que les décès sur les lieux de travail, dans des incendies d’usine et des effondrements de bâtiments, sont inévitables dans les conditions actuelles au Bangladesh – et que ces conditions contribuent grandement à la faiblesse des coûts salariaux, à la formation des prix et aux niveaux des profits. Le pays est le fournisseur de vêtements les moins chers au monde. Les détails de la catastrophe montrent le fonctionnement de cette logique à l’œuvre...


Bâtiment Rana Plaza - Mardi 23 avril.
Les travailleurs sont invités par la direction à quitter leurs usines après l’apparition de fissures dans les piliers, les planchers et les murs. (Il y a aussi des informations rapportant que des travailleurs ont refusé de poursuivre les travaux et sont sortis). L’apparition des fissures a été rapportée sur une chaîne de télévision locale. Le propriétaire du bâtiment, Sohel Rana, déclare par la suite qu’un ingénieur a affirmé que de la structure du bâtiment était sûre et que les travailleurs devraient retourner au travail le lendemain.

Mercredi 24 Avril. Les travailleurs sont de retour pour l’équipe de 8 heures. Aux environs de 9 heures il y a une secousse soudaine – avec le sol qui bouge comme lors d’un tremblement de terre et un bruit assourdissant – et en deux minutes le bâtiment de huit étages s’effondre, tuant, mutilant et piégeant des milliers de personnes. Les populations locales se précipitent sur le site et commencent immédiatement les efforts de sauvetage désespérés.

(...)

Pourquoi la plupart des travailleurs sont revenus à contrecœur dans le bâtiment malgré les dangers ?

L’industrie paie probablement les salaires les plus bas de l’industrie dans le monde. La plupart avaient plusieurs semaines d’arriérés de salaires et ont été menacés de licenciement s’ils refusaient de revenir. Une fois que les travailleurs sont licenciés, il devient difficile de récupérer les salaires impayés ; c’est là l’une des sources les plus fréquentes de conflit dans l’industrie de la confection. Certains travailleurs ont régulièrement des retenues de salaire de trois jours pour avoir manqué une journée de travail.
En revanche, la direction d’une agence bancaire locale qui se trouve au rez-de-chaussée du centre commercial avait pris en compte les problèmes de sécurité et avait évacué les lieux afin d’éviter les préjudices.

Comment une structure aussi dangereuse a-t-elle pu être construite ?

C’est un phénomène fréquent au Bangladesh. Une combinaison de la corruption/pots-de-vin, du manque de réglementation et de la pure avidité capitaliste dans une jeune industrie en plein essor signifient qu’il est bien trop facile de construire des bâtiments à l’aide d’une architecture sommaire, des matériaux trop bon marché et sur des sites inappropriés. La capitale Dacca en est pleine. Et la région de Dacca est très vulnérable aux tremblements de terre ; donc, si/quand un tremblement de terre majeur, statistiquement probable, frappera Dacca, le scénario du Rana Plaza sera probablement multiplié à l’échelle de toute la ville(1)...

L’histoire du Rana Plaza illustre à un micro-niveau, le capitalisme de cow-boy du cauchemar immobilier de Dacca. Il y a quelques années le père de Rana a émigré vers la ville et a travaillé dans un petit moulin à moutarde. En 2003, il a commencé à faire du commerce dans les terrains. Rana a reçu une petite parcelle de son père où il a créé la ‟Rana Oil Mill” dans un hangar de tôle. Juste derrière la parcelle se trouvait un grand étang. Rana a intimidé le propriétaire pour qu’il le lui vende. Ces deux parcelles de terrain sont devenues le site du funeste Rana Plaza.

Parallèlement à sa carrière dans l’accaparement des terres, Rana est également entré dans la politique locale :

Rana est devenu un activiste politique et un cadre de la Ligue Awami au pouvoir sous le patronage direct de ses principaux dirigeants locaux.
«  Sohel Rana est connu comme un gros bras de Ligue Awami dans la région et il entretient des bandes de jeunes », a déclaré un autre patron local. « La zone de Savar est connue pour le trafic de drogue et toutes sortes d’activités illégales dirigées par plusieurs gangs. L’extorsion, le commerce de la drogue et le négoce illicite des terres font partie des activités de ces gangs  », a-t-il ajouté.
D’autres sources locales ont également déclaré que Rana entretient des bandes de jeunes dans la région de Savar et organise des manifestations anti-opposition. Il est principalement utilisé par le député local Murad Jong pour conserver sa domination dans les zones commerciales de Savar.
Rana a amassé des richesses au cours des 10 dernières années. Il possède un autre marché de quatre étages à Savar et une maison dans le quartier. Il possède deux fours à briques à Dhamrai [autre banlieue de Dacca] et récemment il s’est emparé de plusieurs hectares de terres dans la région. http://www.thedailystar.net/beta2/news/beyond-law-all-along/

Rana a obtenu le permis de construire en 2008 pour une structure de cinq étages qui a été dûment construite. La construction n’a pas été supervisée par des architectes ou des ingénieurs pour vérifier sa qualité. 60% de l’immeuble a été construit sur le site de l’étang qu’il avait acquis et qui a été comblé, compromettant dès le départ la stabilité de la structure.

En 2010, la carrière politique de Rana a progressé et il est maintenant un animateur local pour la Ligue Juba, le mouvement de jeunesse du parti au pouvoir, la Ligue Awami. Avec un poids politique accru, il s’est alors senti libre d’ajouter trois autres étages au Plaza, mais sans permis de construire ou murs de soutènement. Les travailleurs ont déclaré que parfois le bâtiment était secoué de tremblements et de secousses quand les générateurs fonctionnaient. Pourtant, au moment de l’effondrement, l’avide Rana voulait ajouter un neuvième étage à ce château de cartes.


La réponse des travailleurs

Comme indiqué précédemment, les travailleurs de la confection ont été parmi les premiers sauveteurs sur place. Beaucoup ont également fait des dons de sang pour les victimes dans les hôpitaux débordés de la ville.
Jeudi 25 avril, craignant des problèmes, les patrons des principales zones industrielles de Dacca ont fermé de nombreuses usines, dans d’autres endroits les travailleurs sont sortis et ont fait des marches de solidarité avec les victimes du Rana Plaza et pour protester contre leurs conditions de travail dangereuses. Des centaines de milliers de travailleurs ont barricadé plusieurs axes routiers importants pendant plusieurs heures, se sont battus contre les flics et ont vandalisé des usines. Deux usines et plusieurs magasins ont été incendiés. Un groupe plus petit, de 1.500 ouvriers, a réussi à se détacher et a fait le siège de la direction (construite illégalement) de la BGMEA [Bangladesh Garment Manufacturers Association], la fédération des employeurs de l’industrie de la confection, bombardant le bâtiment avec des pierres, détruisant des fenêtres et des véhicules.
Les travailleurs exigent des poursuites contre les propriétaires des usines et de Rana.
Vendredi 26 avril, des affrontements entre les familles des victimes et les flics se sont produits sur le site du Rana Plaza à cause de l’exaspération devant la lenteur des opérations de sauvetage, entravées par l’insuffisance des équipements de secours moderne. 2.500 personnes ont été secourues jusqu’ici. Des centaines de travailleurs sont également impliqués dans des affrontements dans plusieurs autres parties de la ville, avec plus de 200 voitures saccagées. Les flics répondent par des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc. Comme « mesure de précaution », la BGMEA a annoncé que toutes les usines de vêtements resteront fermées pour le week-end.

Conséquences

Les déclarations habituelles de préoccupations, regrets, condoléances, dédommagements et assurances de réformes seront déroulées à nouveau par tous ceux qui profitent du carnage : le gouvernement, les patrons de la confection, les acheteurs étrangers et les chaînes commerciales occidentale. La fédération des patrons de la confection, la BGMEA, insistera à nouveau sur le fait que cet accident est exceptionnel et que des mesures sont prises pour améliorer sans cesse la sécurité sur les lieux de travail. Le gouvernement répète que les normes de construction et leur application s’améliorent. Pourtant le propre siège actuel de la BGMEA a été construit illégalement sur des terres volées ; il est donc en violation de tout permis de construire et est environnementalement destructeur de l’écosystème de terres humides où il se trouve. La pérennisation de sa construction a néanmoins été autorisée par les gouvernements successifs.

Cependant, une récente décision a déclaré qu’il sera démoli :

La Haute Cour, dans son observation, a déclaré : « Il y a eu un énorme fraude derrière la construction du bâtiment. [...] Cela relève de l’accaparement illicite de terres, à tout le moins », a déclaré la Cour : http://bdnews24.com/business/2013/03/19/bgmea-bhaban-is-cancer-in-hatirjheel-project/

Avec cet accident, faisant suite à la récente catastrophe de l’incendie de Tazreen (2) les entreprises occidentales qui se fournissent auprès de l’industrie de la confection vont essayer de limiter les dommages à leur image de marque. Elles vont exhiber, comme Primark, leur implication dans des organismes comme la « Ethical Trading Initiative  », largement inutile et cosmétique, qui vise à promouvoir des normes de sécurité tout au long de sa chaîne d’approvisionnement. Mais les limites et les insuffisances de ces organes sont évidentes :

Au moins deux usines de confection à Rana Plaza avaient passé des audits sur les normes internationales du travail et de la sécurité par une organisation européenne du commerce qui a adressé des recommandations de sécurité spécifiques aux ateliers, mais n’a pas évalué la stabilité du bâtiment qui les abritait.(3)

Pourtant, personne n’a voulu imposer aux fournisseurs la moindre exigence qui menace les prix défiant toute concurrence dont ils jouissent. Primark, Benetton, Wal-Mart et tout le reste savent pourquoi les prix sont si « compétitifs  » et veulent que cela reste ainsi, comme le démontre le fait qu’au cours des dernières décennies, ils ont été heureux de laisser ces conditions exister et d’en tirer profit. Les propriétaires d’usines et les spéculateurs immobiliers ne sont jamais poursuivis pour ces décès. Les milliers de blessures et de décès qui se sont produits lors d’incendies et d’effondrements d’usine restent un simple facteur de coût minimal pour la prochaine saison de la mode du prêt-à-porter et du maintien de leur profitabilité

Red Marriott

le 26 avril 2013

Source : Libcom
[ Traduction : XYZ pour OCLibertaire ]

___

NOTES

(1) La plupart des constructions à Dacca sont généralement faites dans des zones de sol argileux plus stables. Mais avec l’expansion rapide de la ville, beaucoup de nouveaux édifices ont été bâtis dans des zones de sol noir plus meuble avec beaucoup moins de capacité portante dans le sol. Dans le boom de la construction non réglementée, des milliers de bâtiments, de plusieurs étages, ont été rapidement construits avec des fondations insuffisantes, des matériaux de qualité inférieure et une mauvaise conception.
... si un tremblement de terre de magnitude 7 sur l’échelle de Richter frappait la ville de Dacca, cela entraînerait la mort d’au moins 131.000 personnes en raison de la structure fragile et défectueuse des bâtiments résidentiels et des centres commerciaux. ... http://newsfrombangladesh.net/view.php?hidRecord=321603

2) Voir notre article précédent : http://libcom.org/news/death-trapped-burning-cage-ashulia-inferno-27112012

3) Comme preuve supplémentaire, intentionnellement ou non, de la nature essentiellement cosmétique de ces organes ;
Deux usines bangladaises qui se trouvaient dans le bâtiment, et où les travailleurs ont subi des pertes lors de son effondrement, ont été validées lors d’un audit réalisé par le Social Business Compliance Initiative (BSCI) [Initiative de conformité sociale de l’entreprise] qui a été créé il y a une dizaine d’années par la Foreign Trade Association dont le siège est à Bruxelles, un organisme qui comprend quelque 1.000 marchands de détail européens comme Adidas AG, Esprit Holdings Ltd et Hugo BossAG.
Le groupe a déclaré que ses auditeurs ne sont pas des ingénieurs du bâtiment et n’ont pas pris en compte l’état de l’édifice quand ils ont mené les contrôles. Il appartient aux autorités locales de veiller à ce que la construction et les infrastructures soient sécurisées.
« Il est très important de ne pas trop attendre de l’audit social », a déclaré Lorenz Berzau, le directeur général de la BSCI. « La BSCI et d’autres initiatives contribuent à améliorer la situation », a-t-il ajouté « Mais c’est un long chemin qu’il nous reste à parcourir. » http://online.wsj.com/article/SB10001424127887324474004578445991168551584.html


En complément

L’industrie du textile et de la confection (prêt-à-porter) est la principale filière industrielle du Bangladesh qui commence dans les champs de coton et se termine dans toutes les villes de l’Occident développé, dans les boutiques des marques comme Gap, Zara, Walmart, H&M, Benetton, Mango, El Corte Inglés, Joe Fresh, Primark, C&A, Carrefour… la liste dépasse la quarantaine de sociétés présentes essentiellement en Amérique du Nord, Europe, Australie…

Au Bangladesh, le secteur de l’habillement contribue pour 78% des exportations totales et à 17% du PIB. Près de 59% des exportations du Bangladesh sont destinés au marché européen et 26% au marché des USA.

Depuis trois décennies le secteur est en expansion permanente, à cause des coûts salariaux et des coût du travail au sens large les plus bas monde. Les salaires vont de 38 à 70 dollars (de 29 à 53 euros), les ateliers n’ont aucune sécurité et les bâtiments qui les hébergent non plus (état de la construction, installations électriques, absence d’issues de secours...). Le commandement de la hiérarchie sur les ouvriers est un facteur supplémentaire et décisif de cette mortalité au travail : menaces, rétorsions en cas d’absence ou de contestation, ateliers fermés à clé (et donc ouvriers enfermés dedans), aux conséquences tragiques en cas d’incendie, refus de faire évacuer les lieux en cas d’alerte... La totale complicité des autorités politiques avec ce système manufacturier de la "production flexible", de la sous-traitance à une échelle "globale" jamais atteinte dans l’histoire du capitalisme et ses effets complètent le tableau : absence contrôles de sécurité des lieux de travail, impunité des patrons, création d’une "police industrielle" pour fliquer les travailleurs...

Les augmentations de salaires de ces dernières années en Inde, au Vietnam, en Chine, ont rendu les usines et ateliers bangladais encore plus compétitifs : les salaires y sont maintenant trois fois inférieurs à ceux de l’Inde, du Vietnam, et très inférieurs (50%) à ceux du Pakistan ou du Cambodge… Avec un salaire de 30 cents de USDollar (24 centimes d’Euro) de l’heure, le Bangladesh offre le salaire horaire le plus bas au monde. C’est pourquoi, toutes les marques du prêt-à-porter et enseignes commerciales des pays développés (Europe, Amérique du nord...), les plus glamour comme les plus discount s’y retrouvent pour passer commande.

Au cours des 10 dernières années plusieurs milliers d’ouvriers (souvent des ouvrières) ont été tués lors d’incendies, d’accidents, d’effondrements des ateliers.
Le dernier en date remontait à moins de 6 mois où, le 24 novembre dernier plus de 110 ouvriers sont perdu la vie lors de l’incendie d’une usine, exploitée par l’entreprise Tazreen Fashion Ltd (filiale de Tuba Group qui possède 7 usines), dans la banlieue industrielle d’Ashulia. Là aussi, c’était une usine verticale, dans un immeuble de 9 étages. Le feu a pris au rez-de-chaussée et s’est rapidement étendu aux étages : là encore, les ouvriers étaient piégés, là encore les contremaitres ont empêché les ouvrier de sortir, disant que les alarmes incendie qui s’étaient déclenchées, étaient défectueuses et qu’il ne se passait rien. Les tissus se sont enflammés et plus de 1000 travailleurs ont été bloqués dans cet enfer, sans issue de secours, avec seulement trois escaliers. Ceux qui ne sont pas morts ont sauté dans le vide, ou ont réussi à se confectionner des échelles de cordes avec les rouleaux de tissus, ou en montant sur le toit du bâtiment d’où certains ont pu être sauvé par les pompiers.

Le prix d’une vie ? Fixé à 1200 dollars d’indemnisation. Mais toujours pas versés. Les principaux clients de la Tazreen Fashions Ltd ? Une trentaine de sociétés dont 6 françaises : Pimkie, Go Sport International, Inter Sport, Groupe Casino, Auchan et Cora Frances. Les entreprises comme C&A, KIK, Walmart, impliquées dans l’usine Tazreen sont aussi les donneurs d’ordre des ateliers du Pana Plazza. En outre, la marque KIK (du groupe allemand Kik Textilien und Non-Food GmbH) spécialisé dans le vêtement bon marché et très présente en Europe de l’Est, était donneur d’ordre de la société Ali Entreprises au Pakistan où près de 300 ouvriers et ouvrières périrent dans un incendie en septembre 2012.

Les révoltes ouvrières tendent à devenir plus fréquentes et toujours plus massives. En avril 2012, un grand mouvement social a eu lieu dans la zone industrielle d’Ashulia, au nord de Dacca impliquant des dizaines de milliers d’ouvriers. Ils demandaient des augmentations de salaire de 50% et de meilleures conditions de travail, notamment concernant les normes de sécurité. Des manifestations violentes avaient alors secoué la capitale, faisant une centaine de blessés. Trois cents usines fermées, des dizaines d’entre elles avaient été détériorées, des véhicules brûlés, des autoroutes bloqués. Ils n’ont pas été entendus.

Lors de l’incendie du mois de novembre 2012, de nouveau les ouvriers ont spontanément cessé le travail, plus de 200 usines ont été arrêtées et fermées, des milliers de grévistes se sont rassemblés. Les ouvrières et ouvriers n’ont toujours pas été entendus. Les indemnités annoncées ne viennent pas, seuls les frais médicaux pour les blessés sont pourvus, et encore : des groupes ou marques comme Walmart, Sears/Kmart et Disney, ainsi que la marque française Teddy Smith, "clients" de Tazreen Fashions, nient toute responsabilité et refusent de s’engager dans les "réparations".

Incendies et effondrements de bâtiments industriels font partie du sinistre quotidien. Entre le 24 novembre 2012, jour de l’incendie de l’usine Tazreen Fashions, et le 27 janvier 2013, 28 autres incendies d’usine ont été rapportés. Au moins 591 travailleurs ont été blessés et 8 travailleurs ont perdu la vie. Le samedi 26 janvier, sept travailleuses ont été tuées dans l’incendie de l’usine Smart Export Garments Ltd à Dacca. Selon les pompiers, l’incendie serait une nouvelle fois du à un court circuit électrique. Les travailleurs rescapés affirment que les portes étaient fermées à clé au moment où le feu a pris. Les étiquettes retrouvées sur place indique que l’usine produisait pour Kik (discounter allemand), Inditex (Zara et Bershka), Sol’S, New Look et Scott & Fox (marques françaises)

Samedi 26 avril, pour la quatrième journée consécutive, des manifestations ouvrières ont eu lieu dans la plupart des villes du pays, en particulier dans les gigantesques banlieues de Dacca (Savar, Ashulia…), à Chittagong (grand port et seconde ville du pays), pour exiger l’arrestation des patrons et propriétaires des ateliers et du Pana Piazza. Rassemblements, blocages de routes, autoroutes, carrefours, des dizaines de voitures incendiées… Les accès à la zone portuaire de Chittagong ont été bloqués, où plusieurs manifestations ont eu lieu et au moins trois camionnettes incendiées. Dans les banlieues industrielles de Dacca, les cortèges se sont affronté avec la police et ont réussi à faire fermer plusieurs usines textiles qui fonctionnaient parce que les employeurs avaient refusé d’accorder le week-end chômé comme l’avait demandé la fédération patronale. De son côté, le gouvernement a déployé pour la première fois les garde-frontières (militaires) dans la capitale. Plusieurs unités ont été envoyées en protection des usines du textile et de la confection.

Lors d’une conférence de presse samedi, le Bangladesh Institute of Labour Studies (BILS) a déclaré qu’au moins 906 travailleurs sont morts en 2012 dans des accidents et à cause de la violence liée au travail, soit trois fois plus que les 301 décès recensés en 2000. En 2012, 708 travailleurs sont morts dans des accidents survenus sur les lieux de travail, alors que la violence a provoqué 198 morts dans la même année.

Apparemment, deux des patrons des usines du Rana Piazza ont été arrêté dans la matinée ainsi que deux ingénieurs. Un troisième patron s’apprêterait à se rendre à la police dans la soirée. Le propriétaire du bâtiment effondré, Sohel Rana, est toujours en fuite. Le dernier chiffre connu (samedi soir) indique qu’au moins 340 ouvriers ont perdu la vie dans l’effondrement de l’immeuble. 900 personnes seraient portées disparues.

XYZ
Le 27 avril 2013

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