Une tribune pour les luttes

François a l’air d’un élève comme les autres....

+ « Je n’ose pas dire que j’ai été expulsé. C’est trop la honte »

Article mis en ligne le mardi 5 novembre 2013

Voilà une histoire qui vient de se passer à Lyon …

François, lycéen sans-papiers à l’Arbresle, était enfermé au centre de rétention Saint-Exupéry depuis 2 jours et menacé d’expulsion au Congo Kinshasa !

Il a été libéré ce dimanche matin.

Jeudi 31 octobre, François était assis dans une salle d’attente de la gare de la Part-Dieu de Lyon, attendant son tour pour prendre son billet. Il devait aller rencontrer un patron pour le stage qu’il doit faire dans quelques semaines. Des policiers se sont approchés pour le contrôler.

Pourquoi lui ?
- Parce qu’il est noir et susceptible d’être sans papiers.
- Parce que les policiers appliquent les ordres des gouvernements Sarkozy ou Hollande : contrôler, interpeller, enfermer les sans-papiers pour les expulser. Cela permet ensuite à M. Valls de se faire valoir comme étant le meilleur ministre, celui qui applique le plus fermement la loi…

Suite à ce contrôle policier, les services de la Préfecture du Rhône ont fait enfermer François au CRA le soir-même, sans se soucier de sa scolarité en cours, ni de son avenir. Ils ont ainsi commencé à préparer son expulsion.

Ce dimanche matin, retournement de situation ! François est libéré. En 10 minutes, les policiers lui annoncent la bonne nouvelle et le reconduisent… vers la liberté ! On peut penser que l’intervention rapide d’élus de la Région, dont l’un est parrain républicain de François, ainsi que la lutte contre les expulsions de jeunes scolarisés comme Khatchik et Léonarda, que mènent ces dernières semaines les lycéens, leurs associations, RESF et d’autres, ont aidé le Préfet du Rhône à prendre la bonne décision.

Demain c’est la rentrée, et François sera hyper heureux de reprendre le chemin de son lycée. Mais ce qui lui est arrivé pendant ces vacances mérite d’être raconté comme une illustration de la vie de galère que mènent tous les jeunes sans-papiers.

François a l’air d’un élève comme les autres et sans doute certains de ses camarades de classe ignorent-ils encore qu’il est sans-papiers, parce que pour un jeune sans-papiers c’est souvent la honte de dire ces choses à ses copains. C’est un élève scolarisé pour la 3ème année de suite au lycée Barthélémy Thimonnier de l’Arbresle (69). Il a eu son CAP menuiserie en juin dernier et cette année il prépare son Bac Pro.

Pourtant il n’a plus aucune famille à Kinshasa où il est né. Son père, sa mère, ses 2 frères y ont été tous assassinés en 2007 dans les affrontements politiques de l’époque, alors que François avaient 13 ans et demi…

Pourtant il travaille chaque jour à surmonter de lourds traumatismes : celui de son départ du Congo, seul ou plutôt mal accompagné, après la mort de ses parents ; celui de son arrivée en France en 2010.
Quelques mois après son arrivée à Grenoble, il est contraint de subir des tests osseux pour prouver qu’il a bien 16 ans et demi et pouvoir bénéficier comme mineur isolé de l’aide du Conseil Général. Tout le monde sait que ces tests ne sont pas fiables. Le Conseil National d’ Ethique critique durement leur utilisation à des fins non médicales. Ce n’est pas ce qui empêche des policiers de la PAF de venir à l’époque sortir François du foyer où il est hébergé à Lyon après avoir été un premier temps pris en charge par l’ASE. Sans que les résultats des tests lui soient jamais communiqués, la PAF se permet en plus de garder tous les papiers d’identité que possédait François.

A cause de cet épisode, parce qu’il lui manque depuis son acte de naissance, François met beaucoup de temps à constituer la demande de papiers qu’il était sur le point de déposer à la Préfecture au moment de son interpellation. Ce n’était plus qu’une question de jours et il aurait été couvert par une attestation de dépôt. Mais la Préfecture et la PAF l’ont rattrapé, l’informant à l’occasion de son arrestation qu’une OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Francais) a été prise à son encontre suite à un refus d’asile, OQTF qu’il n’a là encore jamais reçue !

Heureusement, François n’est pas longtemps resté seul dans ses problèmes. A partir de son exclusion brutale du dispositif ASE, tout un réseau de soutien et de lutte s’est mis en place autour de lui : travailleurs sociaux, famille d’accueil, parrain républicain, diverses associations dont RESF et son collectif Jeunes Majeurs.

La galère de François, c’est celle de milliers de jeunes sans-papiers en France aujourd’hui, et notamment celle de ceux qui arrivent mineurs et isolés ! Dans le Rhône, RESF reçoit régulièrement des mineurs isolés remis à la rue sans un sou à cause des tests osseux, de la suspicion généralisée sur leurs actes de naissance, avec souvent des jugements du tribunal correctionnel à la clé. Ils n’ont pas toujours été scolarisés.

Des milliers de jeunes, RESF et de nombreuses associations, ont manifesté ces dernières semaines et restent mobilisés pour le retour de Khatchik et de Léonarda, contre toutes les expulsions de jeunes scolarisés sans-papiers. Ce combat est notre combat à toutes et tous. Tous pour un et un pour tous !

Ensemble, réclamons le retour de Khatchik, de Leonarda et de sa famille,
la régularisation de François et de tous les jeunes sans papiers et leurs famille,
une autre politique de l’immigration, une politique d’ouverture et d’accueil !

Il y va de l’avenir de la société dans laquelle nous voulons vivre et faire vivre nos enfants.

Jeunes ou moins jeunes , on doit tous pouvoir vivre librement dans le pays de son choix !

RESF Rhône/ Collectif Jeunes Majeurs


http://www.mediapart.fr/journal/france/041113/je-n-ose-pas-dire-que-j-ai-ete-expulse-c-est-trop-la-honte?onglet=full

« Je n’ose pas dire que j’ai été expulsé. C’est trop la honte »
| Par Michaël Hajdenberg

04 novembre 2013

(...)
On a l’habitude d’entendre des professeurs qui se mobilisent au moment de l’expulsion. Parfois des camarades de classe. Plus rarement les expulsés eux-même, et encore moins plusieurs mois après leur retour. C’est pour cela que nous avons demandé à Cheick, arrêté en juin alors qu’il allait passer son bac, puis renvoyé moins d’une semaine plus tard au Mali, de nous raconter son histoire. Grâce à RESF, nous avons pu le retrouver, et nous assurer de la véracité factuelle de son expulsion.

Ensuite, Cheick livre sa version, son récit, son ressenti. S’il a accepté de nous parler, alors qu’il n’a « envie de discuter avec personne », c’est parce qu’il croit qu’une médiatisation de son cas peut l’aider, même si l’année scolaire a recommencé sans lui, ce qui rend son retour plus compliqué. Cheick a en revanche demandé à ce que son nom de famille ne figure pas dans l’article, soucieux d’éviter qu’on retrouve facilement sa trace sur Internet. Car il n’a pas dit la vérité à ses amis maliens, qui le croient toujours de passage.

« Je suis arrivé en Europe il y a trois ans, pour passer un test de football dans l’équipe de Barcelone. C’est un agent d’origine congolaise qui m’avait amené avec un cousin et deux copains. Ca n’a pas marché. Il m’a alors dit de partir à Paris pour passer d’autres tests. Mais une fois en France, l’agent a disparu, je l’ai perdu de vue.

J’ai un demi-frère qui habite Montelimar, je l’ai appelé, il est venu me chercher à Ivry, et il m’a hébergé chez lui. Là-bas, j’ai rapidement eu la chance de croiser le président de l’équipe de foot. Il m’a fait passer un test, m’a dit que je jouais bien mais que sans papiers, je ne pouvais rien espérer. Il m’a conseillé de suivre une formation, en m’expliquant que cela me donnerait le droit de rester et de jouer. J’ai alors cherché comme cuisinier, puis en comptabilité. Au Mali, j’avais arrêté l’école à 14 ans. Mais j’avais envie de faire des études.

Je me suis inscrit en comptabilité bac pro, je me suis accroché, et finalement cela n’a pas été trop difficile. J’étais interne et le week-end, j’habitais chez mon frère. J’ai réussi ma Seconde, et à la fin de la Première, j’allais passer mes premiers examens. Mais pendant ce mois de juin, j’étais parti en stage à Pau, à Leader Price, grâce à des amis maliens rencontrés sur Facebook que j’allais voir là-bas pendant les vacances. Le stage devait durer deux mois mais le 11 juin, j’ai pris le train pour Crest pour passer un examen. Ce devait être un aller-retour. J’avais un billet, mon passeport. Mais 5 minutes après le départ, je vois des policiers.

Je leur ai dit que j’avais un examen, j’ai même réussi à faire envoyer la convocation mais ils disaient qu’ils ne pouvaient pas me relâcher. Ils n’ont pas arrêté de me dire que je mentais sur mon âge. “Tu es gros, tu es vieux. Vous faites tous ça les Africains. Basile Boli avait 40 ans quand il jouait à l’OM.” Moi je ne comprenais pas. Ca ne me servait à rien de mentir sur mon âge : de toute façon, j’étais majeur. Et ils disaient que Boli était Africain alors qu’il a joué pour l’équipe de France.

Je ne savais pas quoi faire. Je pleurais. Je m’embrouillais. J’ai refusé de signer une déclaration où ils voulaient me faire reconnaître que j’avais menti sur mon âge. J’ai finalement été transféré au centre de rétention de Hendaye. Là-bas, ça s’est plutôt bien passé, j’ai été bien traité. Un policier m’a même dit de passer le voir si je revenais un jour, qu’il essaierait de me faire jouer avec son club de foot de Hendaye.

Mes amis de Pau ont réussi à récolter de l’argent pour me payer un avocat. Mais le 14 juin, le tribunal administratif a demandé mon expulsion. Le 15, je suis parti au Mali. Aucun ami n’a eu le temps de faire le voyage depuis Pau ou Crest. J’ai décollé sans mes affaires, sans mes habits, sans ma Playstation 3. C’est allé très vite. Je n’ai même pas mes chaussures de foot.

Ma prof d’anglais s’est mobilisée, elle a alerté la Cimade, RESF. Mes copains ont fait signer une pétition à la gare de Valence, sur le marché de Crest. Une page Facebook a été crée. J’ai été très soutenu par ma petite amie Malhaury et par une copine de classe, Stéphanie. Mais ça n’a pas suffi.

A mon retour, je n’ai pas été bien accueilli. Ma mère est venue me chercher à l’aéroport avec mon sac de sport. Mais je ne suis même pas sorti de l’avion en même temps que les autres passagers, c’était la honte. Elle était en larmes. Je suis revenu avec rien. C’est comme si j’avais perdu trois ans. Alors que je n’ai pas commis un seul délit, que j’ai tout le temps cherché à être exemplaire.

Aujourd’hui, chaque jour je pleure. C’est trop la honte. Je suis rentré sans formation, sans ordinateur. Je n’ai pas réussi à intégrer un club pro ni fini mes études. Je voulais revenir ici un jour, mais avec un diplôme de la France.

Là-bas, j’étais adapté, j’avais des amis. Ici, je suis déconnecté, je ne sais plus où je vais. Je ne fais rien du tout. Le travail ce n’est pas facile au Mali : il y a plein de gens qui ont des bacs, des études universitaires, qui ont fait du droit. Mais ils passent la journée dans la rue à boire du thé.

Mon demi-frère, lui, est toujours en France. Il a des papiers, il est marié à une Française. Il a 29 ans, il a joué dans un club. Il m’a appelé il y a deux semaines. Mais je n’ai pas envie de parler avec des gens au téléphone. Je n’ai plus envie de parler à des gens du tout. Je ne joue même plus au foot en club, je n’ai pas la tête à ça.

Tout est tombé à l’eau même si en France, j’ai l’impression qu’on ne m’oublie pas. Il y a une conseillète générale de la Drôme qui poste toujours des messages sur sa page Facebook. Mais je ne sais pas comment faire. Leonarda a eu la chance d’être médiatisée. Je me dis que parler à un journaliste peut m’aider à être mieux pris en compte.

Toute la journée, je suis sur Facebook avec Malhaury. Nous étions ensemble depuis janvier. Elle me manque. Elle a voulu venir ici, mais elle n’a pas de sous. On prévoit de se marier, pas pour la France mais pour l’amour. Certains pensent que je veux faire un mariage blanc. Ca me rend furieux. J’espère vraiment revenir pour les études mais ma demande de visa long séjour à l’ambassade de France a été refusée. Sans qu’ils me donnent le motif.

Mes amis de Bamako ne connaissent pas ma situation. Ils savent que je n’ai pas de papiers. Mais je leur cache depuis cinq mois que j’ai été expulsé. S’ils savaient, je ne pourrais pas sortir de chez moi. C’est trop la honte. Les gens se moqueraient, me montreraient du doigt. Tous les jours, on me dit : “Mais alors qu’est-ce que tu fais ? Quand est-ce que tu vas y retourner ? Personne ne reste cinq mois ici !” Et moi j’invente. Je dis que j’attends des documents. Je ne veux pas qu’ils disent : “Cheick, il a été refoulé”. Ils auraient du mal à comprendre que ce n’est pas de ma faute. Puisque d’autres arrivent à rester. »

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