Une tribune pour les luttes

LE 8 JANVIER 2016 à 19H

RENCONTRE DEBAT : VIES ET MORT DE LA LUTTE DE CLASSES ?

Quelle place pour la lutte de classe dans la théorie de la critique de la loi de la valeur ?

La commission bibliothèque de Mille Bâbords vous invite à venir débattre autour du livre de Robert Kurz "Vies et mort du capitalisme" Ed. Lignes 2012, le 8 janvier 2016 à partir de19h00 au 61 rue Consolat 13001 Marseille.

Pourquoi un débat sur « Vies et Mort du capitalisme » de R. KURZ ?

La commission bibliothèque de Mille Bâbords s’est intéressé à l’ouvrage de R. Kurz « Vies et Mort du capitalisme » édité en 2012 aux Editions Lignes. Cet ouvrage est une compilation d’article et d’interview qui reprend les idées principales de cet auteur décédé il y a peu et qui est un des représentants les plus connu du courant de pensée allemand de la Wertkritik ou critique de la valeur.

Ce courant propose une relecture de l’œuvre marxiste en concentrant son analyse autour du processus de valorisation dans le système capitaliste. Cette approche met en relief, une contradiction interne et inhérente au capitalisme qui tend à sa destruction de manière systémique. Il s’agit d’une approche structuraliste que nous avons rapprochée de celle d’Althusser. Ainsi, nous nous sommes posé la question de savoir qu’elle pouvait être la place d’une lutte de classe prolétarienne dans une analyse de ce type. Il nous semblait en effet, que dans un contexte où l’offensive de la classe capitaliste est forte, et où le prolétariat montre un certain nombre de difficultés à s’organiser, reposer la question de la lutte de classe et donc de la place de l’homme dans la mise à mort du capitalisme était un premier pas important.

Nous vous proposons le texte suivant rédigé par un membre de la commission et qui nous semble être une bonne introduction au débat que nous proposons.

Vous pouvez aussi retrouver en intégralité nos réflexions dans ce document :

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Les masses, la classe c’est devenu suspect...

Pour Kurz, aucune classe sociale ne peut se prévaloir d’un rôle historique ou d’une vocation révolutionnaire. Toute reconnaissance d’une classe pour soi et en soi reviendrait à valider les catégories sociales du capitalisme et donc à le renforcer…
Kurz estime les luttes ouvrières fatalement et intrinsèquement réformistes puisque se déroulant dans le champ du travail. Il constate une désubstantialisation du capital rendue prépondérante ces dernières décennies. Etant purement fictif le capital ne pourrait donc être attaqué par les catégories sociales le composant. Particulièrement, le prolétariat, puisqu’aliéné et réifié ne chercherait qu’à améliorer ses conditions de vie dans le capitalisme.

Kurz nous laisse donc sur le constat de l’effondrement en cours du capitalisme, qui lui a pourtant survécu, et sur l’absence totale de perspective pour éviter le chaos. Il en profite quand même pour évacuer toute possibilité de changement radical émanant des personnes exploitées elles-mêmes, considérées comme des simples rouages intégrés au système. Pour Kurz le salut ne peut venir que d’un mouvement social organisé autour de la critique de la valorisation. Mais qui participera à cette lutte ? S’il compte sur des personnes affranchies des catégories intériorisées du capitalisme, n’émettant pas une critique de l’exploitation dans le procès du travail, mais seulement une critique de la valorisation et maîtrisant un verbiage économiste hyper technique…il n’est pas trop étonnant que la révolution n’ait pas lieu.

Kurz pense qu’il n’y a plus de base sociale à la lutte des classes car le capital ne peut plus organiser des « armées productrices de travail abstrait », du fait des conditions de la 3ème révolution industrielle. Mais il pense néanmoins que la conception marxiste de la lutte des classes se réduisait à une lutte de reconnaissance. Donc, la lutte des classes est-elle un concept inopérant parce que sans base sociale depuis les années 80 (quid de l’évolution du nombre de prolétaire au niveau mondial ?), ou parce qu’originellement insignifiante puisque n’abolissant jamais les catégorisations capitalistes ?

Pour illustrer sa démonstration d’un concept de lutte de classe qui serait inopérant, Kurz se base sur le fait que le stalinisme et le réformisme n’ont jamais aboli le capitalisme. C’est évident. Mais pourquoi réduit-il les mouvements révolutionnaires à ces seuls exemples ?
Les mouvements ouvriers, parce qu’ouvriers, ne s’affranchiront jamais des catégorisations capitalistes. Qu’aucun mouvement n’est aboli le capital, tout le monde est d’accord, mais rien ne prouve que cet échec soit dû à l’absence de critique de la valeur !

Kurz participe à mes yeux à la diffusion d’une théorie scientiste qui tourne sur elle-même. Déboussolé par le décès de l’illusion du stalinisme, il semble, comme de nombreux intellectuels, chercher à tout prix une nouvelle théorie totalisante et complètement désincarnée, sans sujet de chairs et de sang, le plus loin possible, en apparence, de l’idéologie.

Il paraît pertinent que la génération d’après-guerre est tentée de se libérer des aberrations totalisantes de Staline, du dogmatisme stérile et d’un positivisme naïf. Mais on dirait qu’ils ont jeté le « bébé » révolutionnaire avec l’eau du bain dogmatique. On sent la répulsion de Kurz pour l’idéologie, notamment la dialectique hégélienne. Mais cette répulsion l’enferme dans un système de pensée qui calque la désubstantialisation du capitalisme, en abandonnant toute référence au sujet, à l’incarnation, à la prise sur le cours de l’histoire. Dans cette optique, on dirait le temps historique refroidi, figé, et que seules sont opérantes les logiques autonomes du capitalisme.

Ce profond pessimisme quant à la place de l’humain dans le cours de l’histoire me semble confiner au nihilisme. On pourrait reprocher à Kurz de ne réfléchir qu’en terme capitaliste (critique qu’il adresse au concept de lutte des classes) en ne voyant dans les hommes que de simples rouages et en validant de ce fait ce qu’il cherche à dénoncer.

Nous sommes confrontés à la question de l’existence et de la mise en œuvre d’actions révolutionnaires efficaces. Cependant, nier toute capacité de réflexion et d’action pertinentes aux personnes exploitées, nier qu’elles demeurent majoritaires et incontournables dans une optique révolutionnaire me paraît réactionnaire.
Je fais partie d’une génération qui n’a connu que le capitalisme généralisé, le règne de l’individualisme et du fatalisme, j’estime que Kurz et sa génération porte une lourde responsabilité dans la confusion intellectuelle de notre époque. En proférant une occultation des mouvements révolutionnaires non staliniens et non réformistes, en enterrant l’histoire des luttes sociales et leur dynamique révolutionnaire et en participant à une critique abstraite et scientiste du capitalisme, ils participent à l’impuissance ambiante.

Sûrement marqué par le poids de l’idéalisme et de la croyance naïve en des lendemains chantant des années 60, Kurz développe en réaction une pensée qui ne vise aucune pratique révolutionnaire.
L’idéologie paraissant suspecte, toute référence pragmatique à un idéal, toute référence concrète pour y parvenir est jugée ridicule. La technicité du discours semble donner une caution de scientificité à la critique du capitalisme, mais cette illusion scientifique se paye au prix de l’occultation de l’histoire et de la réification du sujet révolutionnaire. Si le discours du jeune Marx peut sembler empreint d’idéalisme, cela ne suffit pas à nier toute pertinence à la dynamique de la lutte des classes. Le fait de valider l’impossibilité humaine de changer le cours de l’histoire, d’abandonner une visée idéale au nom de la complexité des choses, laisse un boulevard à la pensée religieuse, à l’individualisme, au repli sur la communauté, nationale, ethnique, religieuse ou affinitaire.

Il est certes important de pouvoir analyser les mécanismes du système capitaliste, mais en quoi cette analyse permet-elle de le combattre concrètement ? Chez Kurz, l’évocation d’un mouvement social reste dans un flou total . Les mouvements de contestation ne sont jamais venus de laboratoires d’économie. La réduction de la réalité sociale à une lecture, même critique, économique, laisse complètement de côté toute possibilité de contestation incarnée de l’ordre capitaliste.

Comme on le faisait remarquer en 68, « les structures, ça descend pas dans la rue » . L’abstraction à vocation scientifique, ça ne dérange pas des masses le capitalisme. Les masses, d’ailleurs, plus personnes ne les évoquent. C’est devenu suspect, comme l’idéologie...maintenant, on veut nous faire croire qu’ il n’y a que des individus, qui gèrent leur vie comme une petite entreprise. Ce qui est étonnant c’est que la critique sociale semble souscrire, au moins en partie, au rêve capitaliste d’une société atomisée en million d’individus n’ayant d’autre intérêt commun que la consommation et la préservation de pseudo libertés individuelles.

Il me semble que des questions centrales demeurent : pourquoi cette société immonde subsiste sans réelle opposition ? Pourquoi les mouvements révolutionnaires n’ont jamais abouti à l’abolition de l’exploitation ? Pourquoi les mouvements actuels de critique sociale semblent osciller entre romantisme petit bourgeois, dogmatisme réducteur et confusion théorique ? Pourquoi personne ne semble parler clairement de pratiques révolutionnaires ? Comment rompre avec la séparation entre pensée critique et pratique révolutionnaire. En somme, comment avoir une prise sur la réalité sociale ?

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