Une tribune pour les luttes

Lutte pour les Sans-papiers en Italie

Nous ne pouvons pas obéir

par Nichi Vendola, président (Rifondazione Comunista) de la Région Pouilles

Article mis en ligne le dimanche 14 août 2005

En Italie les luttes contre les centres de détention se renforcent. Ce
qui s’est passé en Italie ces dernières semaines, la facilitation de
l’évasion de migrants et la libération d’autres, montre que des
résultats concrets peuvent être obtenus. Les initiatives prévues à
partir de septembre sont conçues comme un agenda national, impliquant
les mouvements de migrants et les mouvements sociaux italiens. Il
serait important que ces luttes trouvent un écho au niveau européen.

Des sites d’info sur le camping anti-raciste en Sicile :

http://www.meltingpot.org/articolo5...
http://italy.indymedia.org/news/200...
http://www.globalproject.info/art-5...


Voici une traduction (que nous devons à Coordéducation) du texte de
Nichi Vendola, président de la région Pouilles, appelant à la fermeture des CPT
italiens et à la désobéissance.
Le texte original, "Non possiamo obbedire", est paru dans Il Manifesto du 30 juin 2005.


Nous ne pouvons pas obéir

Nous ne pouvons pas obéir, quand l’obéissance revient à accepter la
brutalité et l’inhumanité de textes infâmes écrits avec l’encre de
l’urgence et du mauvais réalisme politique. Nous ne pouvons pas obéir,
quand on nous demande de construire, à la périphérie de nos villes,
derrière le coin de nos distractions, des bunkers blêmes pour une
humanité entassée, des lieux sans règles pour des personnes assimilées
à des rebuts à recycler, qui ne sont même plus des personnes mais
simplement, haineusement, des "clandestins".

Les CPT [1] sont les trous noirs de notre culture juridique et civile,
qui engloutissent des visages et des fragments de vies dans la spirale
d’une peine jamais prononcée. Ils ne servent pas à dissoudre les noeuds
épineux de la clandestinité, mais à exorciser le fantasme de la
clandestinité : en étouffant en nous la possibilité de nous interroger
sur le comment et le pourquoi de la "production sociale" du phénomène
que nous avons construit sous le nom de clandestinité.

Ces lieux ceints de barbelés et hermétiquement clos ne sont pas des
aires de stationnement ou de parking, et surtout pas des lieux
"d’accueil", comme le voudraient ces glissements sémantiques qui
fonctionnent comme une mafia des mots. Ils organisent la séquestration
"temporaire" des corps du délit, ces hommes et ces femmes qui n’ont
enfreint aucune loi pénale mais qui, en tant que "clandestins", sont
stigmatisés, pourchassés, privés de toute liberté.

Bien sûr, ils ne sont pas tout à fait blancs et ils sont plutôt
pauvres. Ils devraient pourtant eux aussi profiter de ces droits que
nous proclamons à grand bruit, fût-ce le bruit des bombardiers. La
liberté d’un indigent, d’un mendiant, d’un fou ou d’un clandestin ne
vaut pas moins que la liberté des amis de Pisanu [2]. Mais pour eux les
droits sont dénaturés, les défenseurs des garanties disparaissent et
les héritiers, pourtant si nombreux, de Beccaria [3] se taisent : ne
sentent-ils pas qu’elle est insupportable cette blessure sur la peau
fragile de nos principes ? Que pensent-ils de ce flou juridique, qui
cantonne dans des limbes, vides de subjectivité et de citoyenneté, une
part du monde, et qui opère sa disparition "temporaire", tâche évidente
et banale pour la procédure grise d’une tranquille bureaucratie du
"surveiller et punir" ?

Nous ne pouvons pas obéir, si c’est accepter la "détention
administrative" comme remède ordinaire à l’excédent extra-communautaire
ou à l’hystérie intra-communautaire. Si on nous dit, sur un ton
vaguement biblique, que nous remettons en question l’Europe de
Schengen, nous répondons que Schengen n’est pas les Tables de la Loi,
que Pisanu n’est pas Moïse, et que nous remettons effectivement tout en
question : parce que la politique d’immigration ne relève ni de l’ordre
public ni du seul coût social, mais qu’elle est le miroir qui nous est
tendu. C’est l’Europe Forteresse elle-même que nous voudrions changer,
casser, distordre, non pas animés d’un vague sentiment humanitaire,
pour sauver un peuple de naufragés qui accostent sur nos côtes bénies,
mais pour sauver l’Europe. Le vieux continent a cru s’unifier avec des
politiques sécuritaires, mais, privé une âme forte et reconnaissable,
il a buté sur le vote populaire et a risqué l’infarctus. Nous voulons
aider l’Europe à retrouver sa mission et la dense pluralité de ses
racines. C’est pour cela que nous voulons fermer les CPT.

Nous ne pouvons pas obéir : la dignité, la liberté et l’intégrité
physique et mentale des personnes sont inviolables. Nous les avons
violées de tant de façons : en les volant chez eux, en les exploitant
chez nous ; entre leur maison et la nôtre s’étale une mer qui est aussi
un immense cimetière à ciel ouvert d’étrangers qui ont fui leur terre.

Nous avons sali la Méditerranée et réduit l’Europe aux dimensions d’une
caserne.

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Notes

[1Les CPT (Centri di permanenza temporanea e di accoglianza) sont,
selon la terminologie officielle, des centres destinés à un "accueil
temporaire".

[2Giuseppe Pisanu est le ministre de l’intérieur du gouvernement Berlusconi.

[3Cesare Beccaria, juriste et philosophe auteur d’un célèbre "Traité
des délits et des peines" (1764), qui condamne l’arbitraire de la
détention, la torture, le pouvoir discrétionnaire des juges.

[4Les CPT (Centri di permanenza temporanea e di accoglianza) sont,
selon la terminologie officielle, des centres destinés à un "accueil
temporaire".

[5Giuseppe Pisanu est le ministre de l’intérieur du gouvernement Berlusconi.

[6Cesare Beccaria, juriste et philosophe auteur d’un célèbre "Traité
des délits et des peines" (1764), qui condamne l’arbitraire de la
détention, la torture, le pouvoir discrétionnaire des juges.

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