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Revue de presse - article (12) - octobre 2007 - revue Emancipation intersyndicale et pédagogique.

Solidarité avec les parents de l’école de La Rue de la Paix à Marseille

Revue Emancipation intersyndicale et pédagogique, octobre 2007

Article mis en ligne le samedi 12 janvier 2008

Solidarité avec les parents de l’école de La Rue de la Paix à Marseille
Revue Emancipation intersyndicale et pédagogique, octobre 2007

Le 19 décembre 2006, des incidents éclatent à l’Ecole de la Rue de la Paix à Marseille, opposant un inspecteur à des parents d’élèves. Immédiatement, alors que tout indique la responsabilité de l’inspection, Erwan Redon, professeur d’école, est suspendu et des poursuites sont engagées contre plusieurs parents. Si le procès n’est pas remis, il aura lieu le 4 octobre. Nous avons interrogé Sophie Deshayes qui a animé l’association des parents d’élèves de l’école et qui est poursuivie en justice

L’Emancipation : Rappelle-nous les événements du 19 décembre 2006.
Sophie : Nous avons appris début décembre que l’inspecteur de l’Education Nationale du secteur donnait un avis défavorable au départ d’une classe de CE2/CE1 en classe de neige programmé à la mi-janvier. Pourtant, ce projet avait été présenté en conseil d’école et faisait l’objet d’un engagement sans précédent de l’enseignant (Erwan). Celui-ci avait obtenu les financements (l’école est en ZEP, les familles sont pour la plupart défavorisées). Les enfants travaillaient sur ce projet depuis des semaines et l’association des parents d’élèves s’était activement mobilisée pour l’organisation d’une bourse aux vêtements.
Le 12 décembre, suite à notre courrier, l’inspecteur nous reçoit : devant deux mamans de la classe et moi-même, l’inspecteur se déclare inquiet quant à la sécurité des enfants et la compétence pédagogique de l’enseignant. Il aurait eu de « très mauvais échos », mais il refuse de citer ses sources ... Nous lui demandons de ne pas régler sur le dos des enfants ce qui ressemble à un différent hiérarchique. Il nous dit être prêt à reconsidérer son avis à condition que l’enseignant accepte une inspection pour l’occasion. L’enseignant accepte.
Sans nouvelles, le 19 au matin, 4 parents de la classe (dont Maurice Denarnaud, délégué des parents d’élèves) et moi-même, demandons à nous entretenir avec la directrice et nous entrons dans l’école pour lui parler.
_ Elle accepte de nous recevoir brièvement dans son bureau et nous informe qu’elle n’a aucune nouvelle de l’inspecteur.
À une semaine des congés de Noël, il y avait urgence : une réponse trop tardive de l’inspection risquait de compromettre le projet. Nous demandons alors à la directrice de prévenir l’inspecteur que nous attendons sa réponse à l’école. Devant quitter l’école pour se rendre à son travail, une maman quitte les lieux.
Arrivé sur le lieu, l’inspecteur nous reçoit dans le bureau de la directrice et renouvelle son avis défavorable. Motif : "Mr Redon est indigne de l’éducation nationale, sa classe est un désert cognitif et pédagogique". Estimant ce jugement pour le moins partial et outrancier, nous demandons la tenue urgente d’un conseil d’école extraordinaire pour en débattre. Nous demandons qu’une date soit fixée et nous attendons une réponse avant de quitter l’établissement.
L’inspecteur s’y refuse et prévient sa hiérarchie. Quelques minutes plus tard, un Inspecteur d’Académie adjoint se présente à l’école. Ulcéré, il nous reçoit dans le bureau de la directrice et nous somme de quitter les lieux sans répondre à nos questions. Adoptant une attitude humiliante et infantilisante, il nous sermonne en refusant d’entendre notre point de vue : à ces mots, une maman quitte précipitamment le bureau de la directrice pour rejoindre la classe à l’étage où nous avions laissé nos affaires personnelles. L’Inspecteur d’Académie bondit pour l’en empêcher physiquement, il ne la rattrape pas, mais se poste devant la porte d’accès aux escaliers en pleine cour de récréation devant les enfants. Maurice lui demande de nous laisser passer pour que nous puissions rejoindre la maman à l’étage et récupérer nos affaires. Il refuse. Maurice tente d’entrouvrir la porte d’accès aux escaliers que l’inspecteur referme violemment sur sa main restée coincée. Maurice lui signifie sa douleur et lui demande de bien vouloir lâcher prise pour dégager sa main. Il s’y refuse et Maurice tente de se dégager en le poussant de l’autre main. Devant les enfants en pleine cour de récréation, l’inspecteur empoigne le col de Maurice et le déchire. Maurice se débat et dans la bousculade, l’inspecteur glisse et tombe.

Quel est le but de l’inspection en vous poursuivant ?
S : l’inspection a appelé la BAC (brigade anti-criminalité) pour nous conduire au commissariat de police où Maurice a passé la nuit en garde-à-vue. L’inspection a ensuite porté plainte contre ce papa pour outrage et violence (bien que celle-ci n’ait à aucun moment été volontaire), ce qui mène au tribunal correctionnel. De surcroît, nous sommes tous trois poursuiviEs par l’État lui-même en la personne du Procureur de la République pour avoir pénétré dans l’enceinte de l’école sans y être autorisés, poursuite aggravée par le plan « Vigipirate » encore en vigueur.

Y a-t-il eu « normalisation » à l’Ecole après ces événements ?
S : Au dernier conseil d’école, les parents d’élèves délégués ont lu une motion de refus de ces méthodes et de solidarité à l’enseignant suspendu et aux parents poursuivis. Rédigée à la majorité des parents délégués, cette motion, nos propositions et un ensemble de questions portant sur les manquements de la directrice ont été systématiquement méprisés par l’inspecteur jugeant "stérile" notre demande réitérée d’un conseil d’école extraordinaire.
L’Inspecteur s’est même déclaré satisfait de la remise en ordre à l’école par un courrier distribué fin mars à tous les parents où il est explicitement question de "normalisation". Nous avons voulu y répondre, mais l’inspection s’est opposée à l’affichage et à la distribution d’un courrier où nous faisions valoir notre propre point de vue. La liberté d’expression est chasse gardée.
_ L’ambiance de l’école est détériorée. La confiance des parents est ébranlée et le climat au sein de l’équipe pédagogique (divisée) est malsain.
_ Les rumeurs vont bon train. Les mots « violence, police, tribunal » font peur en milieu défavorisé (certaines familles sont sans papiers et, coïncidence ou non, l’enseignant suspendu est membre actif de RESF ...). Notre pétition de soutien recueille de nombreuses signatures, mais les familles ont peur et se tiennent à distance. Cette affaire a conduit à décrédibiliser l’association des parents d’élèves. Elle a ruiné des années d’efforts pour inviter les parents à participer à la vie de l’école et contrer la stigmatisation sociale d’une école ghetto. Elle a démobilisé les bonnes volontés parentales pour l’animation d’un ciné-club que nous avions bénévolement mise en place sur le temps de la cantine avec certains enseignantEs volontaires. Des enseignantEs compétentEs et motivéEs par un réel partenariat parents/école ont demandé leur mutation et certainEs ont quitté l’établissement pour rejoindre des lieux plus propices.

Quels sont vos rapports avec la FCPE du département ?
S : Cela reste un mystère pour moi. J’avais des échanges réguliers avec M. qui est membre du bureau de la FCPE 13 et qui nous a soutenuEs dès les premiers instants. J’avais exprimé la volonté l’année dernière que notre liste (non affiliée à une fédération) devienne une liste FCPE. De nombreux/ses adhérentEs FCPE sur Marseille se sont manifestéEs pour que la FCPE 13 dénonce les pratiques de l’inspection à l’encontre des parents et la judiciarisation d’une affaire que l’Education Nationale aurait dû être en mesure de gérer au sein de l’école. D’autres administrateurs FCPE se sont engagés à nos côtés mais à titre individuel, car le conseil d’administration en a décidé autrement. En contact direct avec l’inspection, pour son président, la réserve est de mise : le tribunal tranchera. La FCPE ne veut pas se mouiller. La FCPE 13 a commencé à remettre en cause notre statut de parents FCPE au motif que nos adhésions individuelles n’étaient pas à jour. Il a fallu batailler pour que celles-ci soit enregistrées. Bref, contre toute attente, la FCPE 13 ne nous soutient pas, je ne m’explique pas ce manquement sauf à commencer à douter de leur indépendance d’esprit, sinon de fait.
Heureusement que la défense des valeurs défendues par la FCPE s’incarne dans des individuEs, des adhérentEs qui ont réagi et manifesté leur soutien. De quoi faire réfléchir d’une manière générale sur la fracture entre la base et les décideurs dans ce type d’organisation bien pyramidale.

Quelles sont les forces qui se sont montrées solidaires ?
S : Certains administrateurs FCPE sont toujours à nos côtés et de nombreux parents, affiliéEs ou non, ont signé la pétition, ont apporté leur contribution financière, et ont participé aux actions du comité de soutien. Côté enseignants, la manifestation inter régionale a montré un réel soutien à l’enseignant suspendu, mais aussi aux parents poursuiviEs. Dans cette affaire, c’est en solidarité avec un enseignant défendant une classe de neige que nous avons agi : les enfants ont été pris en otage dans la mêlée d’un enseignant subissant (injustement) la vindicte de sa hiérarchie. SUD, l’UDAS, la CNT et Emancipation sont à nos côtés depuis le début et ont demandé à l’inspection le retrait des poursuites. Des membres du SNUIPP sont présentEs et certains très actifs/ves au comité de soutien, mais le SNUIPP 13 à qui nous avons demandé un soutien officiel argumente que cela ne concerne pas un syndicat d’enseignants et que la FCPE est là pour ça ... Oui merci, on sait, enfin on croyait savoir ...
L’inspecteur en cause est réputé pour son autoritarisme et ses méthodes musclées. Notre défense aurait donc pu bénéficier du témoignage des enseignants et de leur syndicat majoritaire. Il aurait été intéressant d’entendre leur point de vue sur la conception qu’a ce monsieur du dialogue social.
Le SNUIPP refuse de témoigner, la prudence à l’égard des hauts lieux de l’institution s’impose manifestement.

Cette affaire remet-elle en cause les droits des parents ?
S : c’est incontestable. Pour l’inspection, les parents sont utiles pour les sorties, les gâteaux, les kermesses mais pas pour s’occuper de l’éducation des enfants à l’Ecole. Si les enfants subissent l’arbitraire, les parents sont sommés de l’accepter. Renvoyer devant un tribunal des parents d’élèves actifs est un procédé redoutable.
On espère qu’en justice le bon sens l’emportera et que notre bonne foi sera reconnue.

Propos recueillis par Pierre Stambul

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