Une tribune pour les luttes

"La Maison qui pue "

Témoignage

Article mis en ligne le vendredi 29 juillet 2011

Pressions et répressions à Montreuil : les voyous de l’immobilier et la police alliés pour expulser

La maison est habitée depuis quatre ans. Elle avait été abandonnée après que son propriétaire ait été interné et placé sous tutelle, ayant été retrouvé à l’intérieur dans un état catastrophique et à moitié fou. La maison était alors dans un état de dégradation et de saleté extrêmement avancé. D’autres précaires en quête d’un toit pour vivre y auraient même renoncé, malgré l’évidence de son état d’abandon. Mais nous avons décidé de la remettre en état. Malgré nous, elle a été baptisée, très vite, «  la Maison qui pue », tant la puanteur qui y régnait alors était insupportable, empêchant les plus sensibles de participer aux premiers travaux d’assainissement. L’homme qui avait laissé sa maison était resté seul pendant des mois et des mois, sans appui pour le secourir autre que la sollicitude occasionnelle de quelques personnes du voisinage. N’ayant pas d’héritier, c’est à un cabinet de tutelle qu’est revenue la gestion du patrimoine. L’affaire traîne alors, des potentiels acheteurs refusant d’acheter une maison déjà habitée. Une maison qui n’est à personne et que personne ne veut.

Nous étions sans maison pour habiter, pour vivre, pour partager, et cette maison était vide et risquait de disparaître. Nous l’avons habitée. Commençant par lessiver, nettoyer, javelliser, assainir à l’aide d’encens, refaire l’isolation, la chaux, l’enduit, dans le bâtiment principal, d’abord. C’est là où on vivait au début. Quelques mois plus tard, on s’est attelé à remettre debout la petite maison en T du fond du jardin, qui avait été ravagée par un incendie du temps de l’ancien propriétaire, ayant entraîné la mort de son fils adoptif, comme les voisins nous l’ont ensuite raconté. On avait peut-être traîné à investir cette partie de la maison à cause de ce parfum de drame. Ou alors c’est que la tâche paraissait encore plus immense. Des montagnes de détritus et de gravas, les murs et les plafonds calcinés, l’électricité plus ou moins inexistante, toutes les portes et les fenêtres à refaire. Cette dépendance de la maison principale a donné trois grandes chambres. En même temps, doucement, le jardin a lui aussi été nettoyé, beaucoup désherbé, une pelouse et des plantes aromatiques y ont été plantées.

Elle est restée un peu en carton, la maison : fragile, difficile à entretenir, froide l’hiver, pas bien isolée et pas pratique pour plein de détails (la douche et les toilettes à l’extérieur de la maison principale, les canalisations d’eau un peu susceptibles, l’électricité assez sensible, ayant dû être refaite avec les moyens du bord). Mais elle a bien vécu, abritant d’anciennes et de nouvelles amours, de nouveaux enfants, des discussions et des écritures, des bricolages, beaucoup de lectures, des objets en verre soufflé, de la cuisine pour 20, des colères et des moments de sérénité, des réunions d’urgence, des répits, des repos. On s’y sentait protégé, en lieu sûr. On trouvait très confortable que la maison ne soit plus ou moins à personne. Elle était à ceux qui l’habitaient, et la rendaient du même coup habitable pour tous ceux qui y passeraient du temps un jour. Des dizaines de personnes y ont dormi une nuit, des semaines, des mois. Il y a eu des arrivées, des départs. Jamais formalisés sur un papier, jamais très clairs même dans les têtes. Il n’y a ni location, ni propriété. Il n’y a que des relations. Certaines finissent mal, certaines se poursuivent des années. Il y a des situations.

Samedi 23 juillet 2011, c’est l’été, la maison s’est un peu vidée. On est trois dans le salon, dans la partie principale de la maison. Parmi nous, un petit d’un an et demi qui dort dans une des chambres. Et, d’un coup, on voit entrer des hommes avec des outils à la main. Sans rien dire, ils démontent la porte et commencent à casser des trucs dans la maison. Ils sont de plus en plus nombreux. On crie, on demande ce qu’ils font, on leur dit qu’ils n’ont pas le droit de faire ça, que c’est notre domicile, on dit qu’il y a le petit, on les supplie de ne pas lui faire mal et de ne pas nous frapper. Ils sont hyper agressifs et nous menacent de tout ce qu’ils peuvent. L’un deux montre vaguement une feuille en disant à peu près : « C’est chez moi, je suis le propriétaire, vous n’êtes pas chez vous. » Il ne nous laisse pas le temps de voir le papier. On reconnaît le type, on l’a déjà vu dans une autre maison occupée par des amis : il y a quelques semaines, il était rentré sans frapper, gueulant qu’on n’était pas chez nous, qu’il allait venir avec 100 personnes, qu’il connaissait « des violeurs », « des tueurs », avant de faire comprendre à d’autres personnes de la maison qu’il voulait la racheter, qu’il payait ses impôts depuis toujours, qu’il n’avait peur que de Dieu, se targuant pourtant sans cesse de respecter toute forme de légalité.

On court avec l’enfant, on va chercher du monde. Très vite, les amis, les voisins, arrivent, nombreux, c’est magique. On revient, on ne veut pas qu’ils cassent la maison, on leur redit qu’ils doivent respecter le domicile, ils nous empêchent de rentrer dans la maison en nous repoussant violemment, nous traitent de tous les noms, alternant des injures homophobes et sexistes avec des menaces de mort et de viol, tout en mettant en avant à la fois leur honnêteté complète par rapport à la loi, aux institutions, etc., et leur ferme intention de ne jamais aller au tribunal. Les policiers, arrivés assez vite, les laissent dès le début casser la maison et nous menacer avec toute la violence possible. Ils prétendent que c’est bien le gars en question le propriétaire et qu’il peut sans problème casser son pavillon, c’est son droit. Un propriétaire et 20 gars cassent une maison, ses occupants crient à l’agression et à la violation de domicile, les voisins témoignent et les flics laissent faire le massacre. Ils n’arrêtent aucun des types portant des barres de fer ou proférant des menaces. Ils auraient donc tous montré, les 20, un acte de propriété ? Tout propriétaire peut venir avec 20 amis dans son bien le casser sans prévenir ses occupants, qu’ils louent, qu’ils soient hébergés, qu’ils soient sous-locataires ou qu’ils soient sans droit ni titre ? Le doute des policiers ne doit-il pas être au profit de ceux qui disent qu’ils se font agresser ? Nous attendons le copain qui doit revenir à la maison et montrer ses preuves de domiciliation.

Quelqu’un a vu le papier que l’apparemment nouveau propriétaire brandissait, où il était indiqué que le bien était «  libre de location et de toute occupation ». Ce papier devait donc être remis en question. Soit les flics ne connaissent pas le droit, sans parler de la question de la violation de domicile, soit ils ont à peine lu le papier, parce qu’ils s’étaient déjà arrangés avec le type en question, leur attitude pendant toute la suite du week-end confirmant pas mal cette hypothèse. Les policiers ne nous ont pas demandé si nous habitions là, ils n’ont pas demandé aux voisins qui habitait là, ils n’ont pas établi de statu quo en attendant des éléments de preuve. Ils ont laissé le propriétaire et ses amis qui, faut-il le répéter, n’ont aucun droit sur la maison, casser celle-ci et terroriser ses habitants. Les preuves de domiciliation arrivent, mais les policiers laissent encore un peu traîner les casseurs dans la maison. L’argument de « on attend des ordres » revient régulièrement. Après avoir constaté qu’il y a bien quelqu’un dont c’est le domicile, les policiers ne procèdent à aucune réprimande, aucune arrestation, aucune demande de compte, n’inquiétant jamais ni le propriétaire ni ses amis. La personne dont le nom est sur les preuves de domiciliation ainsi que le propriétaire sont accompagnés au commissariat pour «  faire le point » — ils diront plus tard « faire une conciliation à l’amiable ».

Pendant ce temps, les policiers indiquent que la maison reste à ses habitants, pour l’instant, mais accompagnent à l’intérieur les agresseurs récupérer leurs outils (pieds de biche, masses d’un mètre de long, barres de fer, etc.), et leur font une escorte pour qu’ils puissent partir tranquillement en voiture. Le soi-disant propriétaire distribue même devant eux des billets à ses sous-fifres. Les flics griffonnent sur des bouts de carnet les noms que ceux qui restent sur place veulent bien donner.

On est resté nombreux devant la maison, effarés par ce qui s’est passé. On commence assez vite à réparer, balayer, mais aussi à sortir des affaires, les plus précieuses, les couvertures tricotées pour le bébé quand il est né, des papiers administratifs, des trucs, quelques vêtements. Qu’est-ce qu’on fait ? On s’en va en courant, on fuit la situation et on abandonne la maison ? Ou bien on fait des barricades, on appelle encore du monde, on se dit que c’est du bluff, on se dit qu’on n’a pas peur ?

Quelques heures plus tard, un peu après être sorti du commissariat avec notre copain domicilié à la maison, le proprio revient à la maison nous dire qu’il veut qu’on trouve un arrangement. Il insiste sur l’inefficacité de la justice, sur le fait qu’il ne fera pas de procédure judiciaire, qu’il a grandi comme ça, avec ces méthodes. On lui rappelle qu’il a menacé un enfant, on lui répète une énième fois qu’il aurait dû nous parler avant de venir casser la maison, nous prévenir qu’il avait racheté. Il dit qu’il a de l’argent, qu’il a de quoi nous payer l’hôtel. Il rentre dans la maison à nouveau, cette fois-ci tout seul, cherche la provocation, prend un tournevis et nous menace avec, répétant qu’il est chez lui, qu’il va nous tuer, et qu’on n’a pas intérêt à le toucher. On retient certains d’entre nous, choqués, à deux doigts de lui sauter dessus. On le calme, on l’assoit, et on lui propose de laisser ses coordonnées pour se voir le lendemain à 13 heures. Il téléphone à sa bande devant nous pour lui demander de venir le chercher.

Le soir, nous comprenons à l’aide d’une simple recherche sur internet qu’il s’appelle Hafid Hafed, et que nous avons affaire à un véritable agent immobilier, membre du réseau I@D France, où il est même responsable du 93, ainsi que son acolyte Medhi Ibanez, responsable lui du secteur de Pavillons-sous-Bois. À eux deux, ils totalisent de nombreuses ventes sur le département (maisons, lofts…) et ont chacun fondé leur propre société. Le lendemain (dimanche), en fait de rendez-vous, les habitants qui s’y rendent effectivement se font immédiatement frapper et bousculer. Alors qu’on les attendait devant un café, ils sont arrivés à quatre dans une voiture et, au lieu de discuter d’un délai éventuel pour quitter la maison, ils ont recommencé à nous menacer, coupant court à toute discussion. Le propriétaire M. Hafed a même giflé l’un d’entre nous. À la mairie, les passants, les clients choqués restent stupéfaits. Un ou deux tentent d’intervenir, se font poursuivre avec une barre de fer. Deux civils, appelés pour la situation, les laissent tranquillement nous menacer de mort et de brûler la maison. Le proprio et ses amis partent finalement en voiture après avoir accordé un très vague délai de deux semaines ou un mois pour qu’on parte.

Deux minutes après, des amis restés à la maison pour la protéger nous apprennent que ces mêmes hommes tentent de défoncer la porte. Mal outillés, ils repartent avant de revenir à 25 une demi-heure plus tard. Mais cette fois-là, avant que les flics n’arrivent, ils ont le temps de frapper violemment et gazer avec des bombes lacrymogènes les habitants qui sont dans la maison ou essayent d’y pénétrer. Trois personnes sont blessées alors : une a reçu un coup de pied dans les côtes, une a eu le nez cassé par un jet de pavé, et une a l’avant-bras cassé. Encore une fois les flics reviennent mais ils ne font rien, ils les laissent faire, et ils font un cordon de protection entre les soutiens et la maison en train de se faire massacrer avec des amis à l’intérieur, ils vont même jusqu’à essayer d’interpeller une personne blessée de notre côté. Pour nous protéger depuis l’extérieur de la maison face à une telle brutalité, une seule chose marchera : l’arrivée de plusieurs dizaines d’amis de la rue des Sorins et d’ailleurs eux-mêmes menacés d’expulsion. Leur simple présence suffira à faire fuir les agresseurs.

Un peu plus tard dans l’après-midi, des commissaires débarquent, constatent les faits, assez contrariés d’être dérangés un dimanche (par nous certainement, qui avons pris plaisir à nous faire mettre à la rue à coups de barres de fer simplement pour l’embêter lui, le commissaire…). Ils nous incitent à porter plainte, à Montreuil même, nous disent qu’il n’y aura pas de problème. Ils nous disent aussi, innocemment, que les policiers n’ont engagé aucune procédure légale depuis la veille (le début des événements), n’ont rien rapporté de particulier, n’ont écrit aucun procès verbal, et qu’ils doivent donc le faire maintenant. Nous recommençons à sortir les affaires, cette fois on se dit qu’on sort tout, qu’on ne peut rien faire, que c’est une mafia qui veut la maison et que la police la protège ou en fait partie. On se dit que c’est un gros truc, qu’on doit avoir des éléments en cas de procès, et on fait l’erreur d’aller porter plainte au commissariat de Montreuil. Grosse erreur : c’est comme si nous allions nous placer nous-mêmes en contrôle d’identité. Le dépôt de plainte tourne à l’interrogatoire (humiliation, harcèlement, pression, culpabilisation, questions sur la vie privée, etc.). Les flics nous rient au nez, nous provoquent, cherchent à nous déstabiliser et, de toutes façons, pour eux, nous sommes les plus coupables dans l’affaire, d’être dans un squat, de ne pas travailler, de ne pas payer un loyer, de vivre avec le RSA, de ne pas cotiser, d’« être Français et de ne pas travailler » (???!!!), ou encore de ne pas avoir de téléphone. A priori, vivant dans un squat, nous serions des parasites sociaux. Pour eux le propriétaire a simplement fait une légère violation de domicile, pas vraiment répréhensible dans la mesure où sa maison est occupée par nous, sales déchets de la société. Oui, il a acheté la maison squattée, moins chère, mais, le pauvre, « il fait avec les moyens qu’il a »… Certains flics disent même sans aucun scrupule qu’ils auraient fait exactement pareil. Est-ce une simple collusion capitaliste, entre propriétaires et policiers ? Oui, il y a certainement une morale commune entre ces deux parties. Des flics ont certainement aussi, mais c’est un détail, été arrosés. Mais il faut ajouter que les flics de Montreuil nous connaissent un peu et prennent un certain plaisir à nous voir attaqués de la sorte. Ils ont d’ailleurs essayé de jouer sur des divisions identitaires au sein des témoins de la scène pendant ce week-end, disant à des copains, dont ils ne savaient pas qu’ils vivaient eux-mêmes dans la maison : « On les connaît ces squatteurs, ils nous font chier sur Montreuil depuis longtemps, on ne fera rien pour eux. » Au commissariat aussi : « Il y a des Maliens, qui parlent à peine français et qui travaillent, et toi, tu es Français, tu as fait des études, et tu ne travailles pas, tu n’as pas honte ? » En fait, nous vivons ensemble (et parlons mal le bambara !)… mauvaise pioche !

Si les flics ont eu affaire à nous par le passé, c’est parce que sur le terrain de la précarité et de la solidarité qui l’accompagne, il y a de la répression. Effectivement, on a croisé les flics sur des luttes contre les expulsions, de toutes natures, et à l’encontre de tous types de personnes, pas tant par désir de s’affronter ouvertement avec eux. Lors d’une manifestation contre les expulsions de sans-papiers, il y a quelques années, un certain 4 juin, ils nous ont réprimés avec une violence inédite. Mais la mémoire collective devait mettre en avant un événement plus grave encore : un copain, un ou deux après, a reçu un coup de flash ball qui l’a privé de son œil droit, lors d’un rassemblement de solidarité avec une maison collective expulsée le matin-même, une maison où se construisait encore la solidarité dans la ville, en particulier du point de vue de la question du logement. Les flics on les a rencontrés encore quand des amis roms se faisaient expulser de leur terrain puis d’une maison qu’ils squattaient ; quand une maison abritant 25 personnes dont plusieurs enfants se faisait expulser sans proposition de relogement ; quand 300 personnes vivant au 94, rue des Sorins à Montreuil manifestaient contre des menaces d’expulsion de leur logement et du territoire ; quand on s’est opposé aux rafles, aux centres de rétention… Et l’histoire continue, et devra continuer.

Les flics nous ont frappés déjà, arrêtés, et même emprisonnés, et là, ils ont laissés d’autres nous frapper. Pour se venger ? De quoi ? De ne pas les laisser protéger les expulsions et autres exploitations qui ont lieu sur Montreuil et ailleurs ? Ce lundi, c’est encore quatre personnes des Sorins qui se font arrêter et se retrouvent en centre de rétention. Les policiers étaient en effet venus y chercher des «  responsables », sûrement afin de les inquiéter pour leur venue la veille afin de nous soutenir. Suite à leur refus de donner des noms, ils ont subi un contrôle d’identité, et quatre ont été embarqués pour défaut de papiers.

Voilà le rôle de la police aujourd’hui à Montreuil : protéger les magouilles des agents immobiliers, casser des solidarités sociales, et arrêter les sans-papiers. Ce n’est pas la police, mais la solidarité populaire qui nous a sauvé du massacre et des pratiques véreuses des agents immobiliers. C’est la même qui doit faire libérer les camarades enfermés.

Des habitants de la MQP/Kipue/Maison Qui Pue, 74 rue des Caillots

Liste francophone de diffusion d’infos relatives aux squats, 28 juillet 2011.

Vidéos de l’attaque :
http://regardeavue.com/les-rois-du-...

http://www.educationsansfrontieres.org/article37391.html

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