Une tribune pour les luttes

1er mai dans la France socialiste

Jean L.

Article mis en ligne le lundi 16 mai 2016

Étant donné la désinformation médiatique sur le déroulement réel des manifestations et les violences policières systématiques auxquelles elles donnent lieu, ce genre de témoignage est salutaire et doit être porté à la connaissance de tous.

Au lendemain des traditionnels défilés du 1er mai, les médias unanimes rapportent que la manifestation parisienne fut « émaillée d’incidents provoqués par des casseurs en marge du cortège ». Or, m’étant trouvé mêlé à une de ces « échauffourées entre casseurs et forces de l’ordre », j’ai le sentiment de ne pas avoir vécu les mêmes événements que ceux relatés par la presse. Serait-ce que j’ai rêvé ou que celle-ci ment ? Première divergence qui n’a rien d’un détail : ces « incidents » ne se sont pas produits en marge du défilé mais au beau milieu de celui-ci.

Au début, tout se déroule à peu près normalement, si ce n’est que la tête de la manifestation, où je me trouve pour fuir la sono des syndicats, est serrée sur les côtés par des pelotons de CRS, appuyés par des groupes d’intervention en civil, eux aussi harnachés comme pour le combat de rue. Infiltrés au cœur même de la manifestation, ils créent un climat de tension malsain.

Parvenus à une centaine de mètres de la station Reuilly-Diderot notre progression est stoppée par un cordon de CRS déployé en travers du boulevard ; nous restons bloqués un long, très long moment. On entend retentir de temps à autres, quelque part devant nous, des déflagrations accompagnées de lancers sporadiques de grenades lacrymogènes. Des projectiles fusent aussi des rangs des manifestants. Puis, surgis d’on ne sait où, deux cordons de CRS nous encerclent. Nous sommes nassés. Les grenades lacrymogènes pleuvent, répandant un épais nuage de gaz. Autour de moi, on suffoque, on tombe à terre, on vomit ; je suis pris de nausées. Soudain, je suis projeté contre la rangée de CRS qui barre l’accès à la place de la Nation, un passage s’ouvre miraculeusement entre les boucliers, et je me retrouve indemne de l’autre côté avec quelques autres manifestants ; j’aperçois, en me retournant, un CRS se ruer sur un homme d’âge mur en veste et pantalons de ville et lui asséner un formidable coup de matraque dans le dos ; un de ses collègues qui ne veut pas être en reste décharge sa bombe lacrymogène sur une jeune femme au moment où elle franchit le barrage. Un peu plus loin, je croise une très vieille dame avec la tête en sang. Égalité oblige : l’État socialiste n’oublie pas les vieillards, elle vient de recevoir elle aussi son coup de matraque équitable sur le crâne.
Grâce à l’afflux de manifestants déboulant du haut du boulevard Diderot, un cortège s’est reformé en haut de Reuilly-Diderot et vient butter contre les rangs de CRS qui barrent la progression du défilé vers la Nation. De nouveaux renforts de police affluent des rues adjacentes. Après un face-à-face tendu et un échange d’invectives avec les flics, le cordon de CRS s’ébranle vers l’avant, et, cernés de toutes parts, nous voilà repoussés, à grands coups de boucliers et d’éructations, vers la place de la Nation.

De cette expérience on peut tirer les leçons suivantes :

- Il n’est plus possible de manifester aujourd’hui en France sans avoir un équipement spécial. Tout manifestant doit nécessairement se munir d’une écharpe—ou mieux d’un masque à gaz— et de lunettes de nage ou d’un masque de plongée contre les nuages de gaz asphyxiants et de bombes lacrymogènes ; il doit penser à se garnir le chef d’une solide protection- casque de chantier, de vélo ou mieux de moto, s’il veut garder un crâne intact, d’un blouson bien rembourré pour ne pas être couvert de bleus ; il lui faut encore une bonne paire de basket, pour pouvoir échapper aux rafles des brigades d’intervention. Je me suis tout d’abord étonné de l’accoutrement des jeunes participants – mais aussi des moins jeunes— ; maintenant je comprends : ce n’est nullement une tenue de casseurs ou de hooligans, c’est une nécessité vitale.

- Cette constatation appelle une seconde remarque qui en est le corollaire : la responsabilité des échauffourées et des dégâts qui en résultent échoit aux policiers et non aux manifestants qui ne font que répondre aux provocations systématiques des forces de l’ordre—qu’il serait plus exact d’appeler « forces du désordre ». Sans doute le but immédiat est-il de susciter des incidents afin de discréditer le mouvement aux yeux de l’opinion et de hâter son pourrissement. Il y a aussi, bien entendu, la volonté du gouvernement de substituer à la prise de conscience naissante, malencontreusement suscitée par la loi El Khomri sur le travail, du caractère dégradant et néfaste du travail lui-même dans la société libérale et marchande, une de ces fausses alternatives qui font les choux gras de la pensée soumise : qui ne soutient pas la police, dernier rempart de la République contre les puissances obscures du nihilisme, est du côté des casseurs, ces fourriers du terrorisme. Mais, à plus long terme, et de façon plus insidieuse, l’objectif des autorités est de rendre la participation aux manifestations contestataires si périlleuses qu’elles tomberont en déshérence. Ne resteront plus que les grandes messes citoyennes de soutien à la république menacée, qui, sous couvert de fusion dans la solidarité populaire retrouvée, sont en réalité ces minutes de la haine imaginées par Orwell dans 1984.

- Tout aussi grave que les violences, est la façon dont nous avons été encadrés par les policiers en fin de manifestation : c’était la police qui choisissait le moment où nous devions avancer, reculer ou nous arrêter, elle nous imposait le rythme de notre marche. Loin de nous appartenir , la rue était la chose des forces de l’ordre qui tout en nous houspillant et nous molestant nous isolait du reste de la population comme des éléments pathogènes ; dans ce pays, les défilés contestataires ne sont plus tolérés que dans la mesure où ils servent d’alibi au pouvoir pour pérenniser la fiction de son caractère démocratique. Mais, comme, au train où vont les choses, la plupart des manifestants un tant soit peu déterminés auront été ou estropiés ou jetés en prison, et que les autres auront été dissuadés de descendre dans la rue en raison de la violence de la répression, je me demande si, sous peu, ce ne sera pas la police qui prendra en charge l’ensemble des manifestations, assumant à la fois le rôle des forces de l’ordre et celui des protestataires, comme cela se passe au demeurant dans tout régime totalitaire qui se respecte. Dans ceux-ci ce n’est pas que l’opposition est absente—il faut qu’elle existe pour que le pouvoir et l’autorité puissent être— mais qu’elle est façonnée, contrôlée, par l’État ; il lui dicte ce qu’elle doit dire et penser, il organise ses modes d’expression dans le sens qui l’arrange. C’est ce que notait déjà Maurice Joly, dans son Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, quand il dénonçait les fausses réformes démocratiques du Second Empire. Car il est bon, sous un régime despotique, de laisser croire à ses sujets qu’ils sont libres alors qu’ils sont esclaves ; et plus ils sont esclaves, plus il devient aisé de leur faire croire qu’ils sont libres. Telle est la servitude : être même incapable de prendre conscience de son aliénation.

- Enfin quatrième enseignement : aux événements de la rue répond, comme on devait s’y attendre, l’attitude de la presse. De nos jours, les médias loin de constituer un contre pouvoir, ou un quatrième pouvoir comme continuent à le clamer impudemment les journalistes asservis, ne sont rien d’autre que le porte-voix à peine déguisé du ministère de l’intérieur, de la même façon, au demeurant, que les officines de statistiques émargent toutes désormais au ministère de la propagande.

On ne peut qu’admirer la justesse prémonitoire des analyses de Guy Debord dans ses Commentaires de la Société du Spectacle : « La société qui s’annonce démocratique quand elle est parvenue au stade du spectaculaire intégrée, semble être admise partout comme étant la réalisation d’une perfection fragile. De sorte qu’elle ne peut plus être exposée à des attaques puisqu’elle est fragile ; et du reste n’est plus attaquable puisque parfaite comme jamais société ne fut (…) On en a fini avec cette inquiétante conception qui avait dominé durant plus de deux cents ans, selon laquelle une société pouvait être critiquable et transformable, réformée ou révolutionnée. Et cela n’a pas été obtenu par l’apparition d’arguments nouveaux mais tout simplement parce que les arguments sont devenus inutiles. À ce résultat, on mesurera, plutôt que le bonheur général, la force redoutable des réseaux de la tyrannie.
Jamais censure n’a été plus parfaite. Jamais l’opinion de ceux à qui l’on fait croire encore, dans quelques pays, qu’ils sont restés des citoyens libres, n’a été moins autorisée à se faire connaître chaque fois qu’il s’agit d’un choix qui affectera leur vie réelle. Jamais il n’a été permis de leur mentir avec une aussi parfaite absence de conséquence. »

Jean L.

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