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Washington : journée noire pour le Capitole, symbole de la démocratie américaine

Parti Communiste International

Article mis en ligne le mercredi 13 janvier 2021

6 janvier 2021 : ce jour-là, depuis le Capitole à Washington où la Chambre et le Sénat étaient réunis en séance plénière, le vice-président toujours en fonction, Mike Pence, sur certification du collège électoral, ne pouvait que proclamer John Biden 46e président des États-Unis d’Amérique.

Mais la victoire électorale de Biden dès les premiers résultats confirmés a été contestée par Trump, qui parlait de fraude notamment dans les États décisifs ; c’est pourquoi il avait lancé une série d’actions en justice en affirmant qu’il était en réalité le vainqueur : ma victoire a été « volée », telle a été l’accusation ; et à l’appui de cette accusation, Trump a demandé à ses supporters de manifester à travers le pays. Après avoir effectué les investigations nécessaires, les différents tribunaux n’ont pas trouvé de fraudes, certifiant la régularité des votes et, par conséquent, la victoire de Biden.

Mais Trump a continué à dénoncer une fraude et une « victoire volée », donnant rendez-vous à la foule de ses partisans le 6 janvier devant le Capitole pour y manifester leur vive protestation. « Stop the steal », Arrêtez le vol », tel est le slogan qu’il a lancé dans le parc de la Maison Blanche le matin même ; en même temps il faisait pression sur les sénateurs républicains pour qu’ils empêchent la proclamation de la victoire de Biden, en déclarant l’irrégularité du vote et en remplaçant ensuite les grands électeurs issus des élections par d’autres nommés d’office par le vice-président.

Mais lorsque Mike Pence refusa de faire ce que Trump demandait, les manifestants trumpistes se déchaînèrent ; ils enfoncèrent le faible cordon de policiers qui gardaient l’entrée du bâtiment, et pénétrèrent de force dans l’hémicycle. Il faut noter que face aux manifestations contre les brutalités policières envers les noirs, des unités anti-émeute lourdement armées avaient été déployées ; mais cette fois ci pour protéger le Capitole des incursions prévisibles des manifestants pro-Trump il n’y avait qu’un mince cordon de policiers ... qui ouvrit les barrières pour laisser passer la foule...

Tous les médias ont décrit un véritable assaut sur le bâtiment : les parlementaires s’enfuient pour se réfugier en lieu sûr, tandis que des agents de la sécurité, les armes à la main, font face à la foule qui entre-temps ayant envahi le temple de la démocratie américaine, vandalise salles et bureaux ; des coups de feu se font entendre. Dehors, parmi la foule, certains incitent à l’émeute. Il semble que le vice-président Pence lui-même, qui a toujours été un loyaliste de Trump, appelle la Garde nationale à rétablir l’ordre à l’intérieur et à l’extérieur du Capitole. À la fin de la journée, on dénombrait 4 morts, de nombreux blessés et 52 arrestations.

La séance plénière du Congrès, interrompue pendant quelques heures par cet assaut, sera reprise dans la nuit pour se terminer par la proclamation de Biden à la présidence. On a cherché ainsi à réparer l’outrage fait au temple de la démocratie américaine en finissant la procédure prévue par le système électoral, malgré les violents évènements des heures précédentes. Mais les 14 jours qui vont s’écouler entre cette proclamation et le 20 janvier, jour de l’entrée en fonction du nouveau président seront tendus. Et pas seulement parce que Trump et ses partisans continueront d’accuser Biden et les démocrates de leur avoir « volé » la victoire, mais parce que le malaise sous-jacent de la société américaine ne peut disparaître du jour au lendemain : c’est un terrain fertile, surtout pour les couches petites bourgeois de l’Amérique « blanche » qui ont trouvé en Trump leur chef, pour exprimer leur mécontentement et leur soif de vengeance contre ceux qui sont arrivés au pouvoir avec les votes surtout des Afro-Américains et des Hispaniques

Trump s’était imposé dans le parti républicain en 2016 en tant que candidat à la présidentielle bien qu’il n’ait pas grandi politiquement au sein du parti, et qu’il n’ait pas fait de carrière politique ou militaire en précédence. En tant que magnat des casinos et promoteur immobilier, il a toujours essayé de faciliter ses affaires grâce à un soutien politique, comme le font d’ailleurs tous les grands capitalistes, à l’exemple d’un Silvio Berlusconi en Italie. Il a soutenu tantôt les Démocrates, tantôt les Républicains, suivant ses magouilles, pour finir parmi les Républicains - bien plus proches de ses positions suprémacistes et racistes - qui, après George W. Bush, cherchaient un candidat capable d’affronter Hillary Clinton. Ils le trouvèrent avec Trump qui, contre toute attente, gagna les élections de 2016. Il devint le premier président à être élu aux États-Unis sans avoir déjà été sénateur ou gouverneur d’un État, ni officier supérieur de l’armée. De ce point de vue, il était une sorte d’outsider qui avait pu dans la lutte politique contre d’autres factions bourgeoises effectuer des manoeuvres et réaliser des mobilisations imprévisibles pour ses adversaires – mais aussi pour les Républicains.

D’autre part, son cursus « politique » différent des politiciens traditionnels, et la propagande exagérée de ses succès entrepreneuriaux personnels, mêlés au mythe américain selon lequel même celui qui « s’est fait tout seul » peut devenir président, lui ont permis d’attirer dans son champ d’influence y compris une fraction de la classe ouvrière des États du Nord qui votait habituellement pour les démocrates, mais qui subissait une détérioration de ses conditions de vie suite aux effets de la crise économique de 2008 qui s’est poursuivie les années suivantes .

En régime bourgeois, les partis politiques et leurs représentants ne sont rien d’autre que l’expression politique d’intérêts économiques et financiers bien précis ; de ce point de vue il est évident que la politique tendanciellement isolationniste et patriotique résumée dans la devise « America First » (l’Amérique d’abord) que Trump n’a cessé d’afficher, exprimait et exprime les intérêts des capitalistes américains qui souffrent aujourd’hui de la concurrence internationale, et en particulier de la Chine. En outre ces intérêts fortement nationalistes s’imbriquent généralement à des positions anti-immigrées et racistes toujours présentes aux Etats-Unis, mais qui ont connu une recrudescence pendant les quatre années de présidence de Trump.

Comme cela se produit surtout en temps de crise, quand l’avenir devient de plus en plus incertain pour les grandes masses, non seulement prolétariennes mais aussi petites bourgeoises, il y a toujours des fractions de la grande bourgeoisie qui ne se contentent pas des effets idéologiques que la démocratie électorale et les parlementaires ont objectivement sur les masses, mais qui ont tendance à forcer les situations pour que leurs intérêts l’emportent sur ceux des fractions opposées. Ce contraste fait partie de la concurrence entre les groupes bourgeois à tous les niveaux, économique, financier, politique ; il émerge inévitablement sous une forme violente lorsque la crise économique réduit considérablement le gâteau du profit, y compris à cause de la concurrence internationale qui devient de plus en plus acharnée.

Le fait est que Trump, déjà en butte à une série d’enquêtes de la justice pour évasion fiscale et autres délits similaires, verra à une aggravation de ses problèmes dès qu’il ne sera plus président : il risque de lourdes peines sur le plan économique et personnel. Il a donc un intérêt direct à déchaîner la rue contre un résultat électoral défavorable ; même si - après que les tentatives de recomptage des voix pour renverser le résultat en sa faveur aient échoué- il savait qu’il n’avait guère de chances de gagner, il pouvait en tout cas compter sur le chaos provoqué par la mobilisation de ses partisans sur un thème qu’il continuera à agiter le plus longtemps possible : celui du trucage des élections...

La pauvre démocratie, déchirée et foulée aux pieds, a montré un visage - celui du désordre, du chaos, de la violence caché habituellement sous un voile de tromperie et de mensonges - qui mine sa crédibilité et met en danger son emprise sur les masses. Mais, si le capitalisme a sept vies grâce auxquelles - malgré l’interminable série de crises économiques, de catastrophes sociales, de catastrophes environnementales, de massacres dus aux guerres, à la misère et à la faim - il parvient toujours à se tenir debout et à maintenir la domination politique et sociale de la classe bourgeoise, le système démocratique semble lui aussi avoir 7 vies : il est toujours sur pied malgré les innombrables démonstrations qu’il est un système politique au profit exclusif de la minorité capitaliste bourgeoise qui détient, par tous les moyens les leviers du pouvoir. Même quand les bourgeois sont les premiers à montrer qu’ils n’hésitent pas à piétiner leurs propres lois et leur propre système politique dans le seul but de défendre leurs intérêts privés, le mythe de la démocratie ne s’évanouit pas, mais revient dans toute sa force pour alimenter un système politique et social en pleine décrépitude. L’illusion d’une démocratie honnête, pacifique et égalitaire est dure à disparaître.

Comment le prolétariat arrivera-t-il à s’en libérer ?

En se défendant avant tout en tant que classe indépendante, en tant que classe luttant non pas pour une démocratie "véritable", "honnête", "libérale", mais contre l’exploitation à laquelle elle est soumise depuis sa naissance, contre le chantage constant à l’emploi (et donc au salaire) qui lui fait accepter les conditions imposées par les patrons, contre toute oppression, sociale ou raciale ; en tant que classe qui ne cède pas aux sirènes de la conciliation et de la collaboration entre les classes, mais qui affronte la bourgeoisie et tous ses partisans – qu’ils soient Démocrates, Républicains, suprémacistes, racistes ou "socialistes" – en acceptant le terrain de lutte où la bourgeoisie elle-même, à travers ses innombrables ramifications, l’attaque.

Les conditions d’existence des prolétaires dans le système bourgeois, sont les conditions imposées par les capitalistes qui, dans des situations de crise économique ou de crise sanitaire comme la crise actuelle, tendent à s’aggraver ; seule une lutte dure, tenace et intelligente contre eux peut limiter la détérioration de ces conditions. Si ce sont les bourgeois eux-mêmes, les milliardaires, les dirigeants qui piétinent leur démocratie, pourquoi les prolétaires devraient-ils la défendre, vouloir réparer ses fissures, l’embellir ? Les prolétaires, qu’ils soient blancs, noirs, asiatiques, hispaniques, métis, n’ont jamais obtenu de la démocratie bourgeoise un véritable avantage social et économique ; ce n’est qu’au prix de très dures luttes qu’ils ont arraché des améliorations sociales, ou obtenu la reconnaissance de droits civils. Et à la première crise ces améliorations et ces droits ont été remis en question. La bourgeoisie, qui piétine sa démocratie, ses lois à chaque pas, exige pourtant que les grandes masses respectent les lois et croient en la démocratie !

Aujourd’hui, le prolétariat, et pas seulement en Amérique, n’est pas une classe indépendante. Les syndicats sont corrompus jusqu’à la moelle, les partis qui prétendent défendre les ouvriers sont en réalité des organisations de collaboration entre les classes, donc au service de la conservation bourgeoise et capitaliste. Le prolétariat est prisonnier d’un système politique et social qui, d’une part, l’écrase au quotidien pour tirer le meilleur parti de sa force de travail et, d’autre part, l’illusionne avec l’idée que le mécanisme démocratique est l’outil de l’amélioration de son sort , de son émancipation. Mais il n’y a jamais eu de démocratie qui ait réussi à éviter les crises économiques, qui ait réussi à éliminer les inégalités sociales, à éradiquer la pauvreté et la faim, à vaincre les guerres et ses ravages.

La démocratie n’est rien d’autre que la couverture idéologique de la domination de la classe bourgeoise qui n’a aucun intérêt et aucune intention de perdre les privilèges qui découlent des rapports capitalistes de production et de propriété ; de la classe bourgeoise qui, pour continuer à dominer la société, doit écraser les classes inférieures en les forçant à une vie de sueur et de sang.

Le prolétariat est la seule classe dominée de la société qui a historiquement démontré qu’elle exprimait un programme et un objectif historique totalement antagonistes aux intérêts et aux objectifs bourgeois ; la seule classe dont la bourgeoisie, aux Etats Unis comme partout, craint la force sociale et politique. Elle ne le craint pas comme un danger immédiat, étant donné que le prolétariat n’a pas encore exprimé cette force que seule son organisation indépendante peut lui donner et que seule une direction politique, celle du parti de classe, peut assurer. Mais l’expérience historique a appris aussi à la bourgeoisie américaine, à la suite des révolutions prolétariennes qui ont éclaté en Europe et en Asie au siècle dernier, que la lutte des classes, surtout à une époque où les contacts internationaux sont beaucoup plus faciles qu’ils ne l’étaient auparavant, peut être très contagieuse.

Grâce notamment à l’œuvre du collaborationnisme politique et syndical, la démocratie bourgeoise a déjà montré qu’elle était un très efficace rempart contre la lutte de classe prolétarienne ;ces méthodes de contrôle social désorientent le prolétariat, lui font prendre les objectifs bourgeois pour ses propres objectifs, lui font considérer les intérêts des entreprises bourgeoises comme ses propres intérêts, lui font prendre le pays où il est exploité, brutalisé, massacré de fatigue, marginalisé, tué, comme sa « patrie » qu’il faut défendre contre des agresseurs « étrangers », alors que le premier agresseur de ses conditions d’existence se trouve dans « son » pays : « sa » bourgeoisie.

Et peu importe que les bourgeois se querellent entre eux, brouillent les cartes ou trafiquent les bulletins de vote : ils se battent aussi violemment entre eux pour obtenir un accord ou un privilège supplémentaire. Et ils sont tous également intéressés à maintenir le prolétariat dans la confusion la plus totale, à le plier aux exigences de la bonne marche des entreprises et de l’économie nationale. Et pendant que le prolétariat se nourrit de ... la démocratie, le bourgeois se nourrit de sa sueur et de son sang.

L’assaut contre le Capitole, initié et organisé par les partisans d’une faction bourgeoise, celle de Trump et des sénateurs et gouverneurs qui le soutiennent, n’était pas du tout une attaque contre la démocratie en général ; c’était une manifestation violente d’une foule à qui a été désignée une cible matérielle contre laquelle une masse de petits bourgeois insatisfaits de leur vie pouvait évacuer leur malaise et leur colère. Et comme tout objectif à atteindre y compris avec la violence, un mobile facile a été fourni : le vol, en l’occurrence le vol d’une victoire électorale présentée comme la victoire de cette masse élevée au rang de patriotes. Sans surprise, après l’assaut du bâtiment du Congrès et sa vandalisation, Trump a tweeté : "Voila ce qui se produit quand la victoire est arrachée aux patriotes" (1).

C’est à un assaut bien différent que la bourgeoisie devra assister demain ; le jour où les masses prolétariennes, revenues sur le terrain révolutionnaire et dirigées par leur parti de classe, elles se fixeront le même objectif que les prolétaires de Petrograd en octobre 1917 : le Palais d’Hiver.

Les communistes révolutionnaires travaillent pour cet événement historique, avec la certitude que la bourgeoisie n’est pas si invincible qu’elle le montre. Ce n’est pas une tâche simple, ni pour le prolétariat ni pour son parti de classe, que de se préparer à ce rendez-vous historique, mais la bourgeoisie ne pourra y échapper. Il n’y aura pas de démocratie, de gouvernement, de président ou de général capable d’arrêter cette future marée rouge. La classe des sans réserve, la classe des prolétaires, quelle que soit la couleur de leur peau ou leur nationalité où les auront classés les registres bourgeois, se dressera dans toute sa puissance. Les gouvernements du monde entier trembleront alors parce que les prolétaires seront enfin devenus les maîtres de leur propre destin, non plus des esclaves salariés, mais des combattants pour une société sans oppression et sans esclavage, pour une société sans classes, pour le communisme.

(1) Cfr. il fatto quotidiano, 7 gennaio 2021

Parti Communiste International
8 janvier 2021
www.pcint.org

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