Une tribune pour les luttes

Communiqué du Codetras

Un ouvrier agricole détaché est mort au travail

Article mis en ligne le mercredi 25 mai 2022

Il y a quelques semaines, des étudiant.es d’Agro ParisTech appelaient à déserter pour dénoncer les conséquences mortifères du modèle d’agriculture intensive auquel ils ont été biberonnés. Leur discours a été depuis repris par tous les médias tandis que le procès en appel d’un travailleur détaché mort de soif dans une exploitation provençale se déroulait dans un silence médiatique assourdissant.

Total mépris !

Elio Maldonado a perdu sa vie en tentant de la gagner. Il est mort d’un coup de chaleur à 33 ans, le 7 juillet 2011, dans un champ du domaine des Sources à Maillane (13) où il récoltait des melons, détaché par une agence d’intérim espagnole : Terra Fecundis. Quand cet ouvrier agricole équatorien s’écroule à 20 heures, après plus de 10 heures de travail, cela fait 5 heures qu’on lui refuse l’accès à l’eau. Face à cet évanouissement, les responsables de l’exploitation, la famille Perez, et ceux de l’entreprise de travail temporaire n’ont rien fait. Ils n’ont pas appelé les pompiers pourtant basés à quelques minutes de l’exploitation. Gisant sur une palette, dans le coma, il se passera plus d’1h30 avant qu’un responsable de secteur n’arrive à la ferme et ne l’emmène à l’hôpital d’Avignon où il mourra quelques jours plus tard.

L’exploitant agricole Julian Perez, utilisateur des services de Terra Fecundis et donneur d’ordre, a-t-il commis une faute inexcusable pour non-assistance à personne en danger et absence de formation au risque de déshydratation liée au travail en extérieur, parfaitement connu de la profession agricole ?

Justice de classe

Janvier 2020. Deux ans d’enquête - menée avec une mauvaise volonté évidente - et sept ans de silence plus tard, le verdict tombe au tribunal de Tarascon : l’agriculteur Julian Perez est relaxé... ou plutôt blanchi ! Entre temps, suite au décès d’Elio, un de ses frères s’est suicidé. Anéantie, la famille décide de faire appel de cette décision. L’audience s’est déroulée le 16 mai 2022 à la cour d’appel d’Aix en Provence et le délibéré a été fixé au 13 juin. Le parquet de Tarascon, lui, n’a pas fait appel, alors qu’auraient pu être incriminées les infractions d’homicide involontaire et d’omission de porter secours. L’audience ne déterminera donc que le montant des éventuelles indemnités que pourrait toucher la famille dans cette affaire. Julián Perez, l’agriculteur, pourra dormir sur ses deux oreilles.

Un détachement frauduleux organisé depuis la SARL Les Sources

On pourrait penser qu’en tant que simple utilisateur de main-d’œuvre détachée, il est normal qu’il ne soit pas tenu responsable de cette mort. Mais c’est là ignorer deux éléments majeurs.

D’une part, le constat de détachement frauduleux, établi lors des procès de Marseille (mai 2021) et de Nîmes (mai 2022). A cette même époque, Terra Fecundis était gérée en France par l’épouse de Julián, Anne Perez, depuis un bureau situé à leur domicile et donc sur son exploitation.

Et même si le détachement avait été légal, il pèse sur les entreprises utilisatrices une obligation de vigilance et de fait elles partagent la responsabilité pénale avec les agences d’intérim prestatrices.

Comment, en plein XXIe siècle, la mort d’un travailleur peut-elle être à ce point méprisée par la justice et ignorée des médias ? Ce déni de justice et ce silence sont d’autant plus scandaleux et incompréhensibles que c’est justement la mort d’Elio Maldonado qui est à la source de l’enquête judiciaire d’envergure ouverte contre Terra Fecundis, lourdement condamnée depuis.

Morts au travail, morts du travail !

Après Elio, une autre saisonnière de 32 ans est morte le 11 octobre 2020 à la Motte-du-Caire dans sa voiture sur le terrain d’un arboriculteur des Hautes Alpes chez qui elle ramassait les pommes. Le 2 avril 2022, un ouvrier agricole d’une quarantaine d’années perdait la vie dans la chambre froide d’une grosse exploitation arboricole du Nord de Cavaillon.

Combien de décès faudra-t-il dans les champs français pour que la justice se saisisse de la question et se penche sérieusement sur les conditions de travail de celles et ceux sans qui l’agriculture française ne pourrait pas fonctionner ?

En Espagne, Carmen Maldonado, la sœur d’Elio s’effare qu’une telle impunité puisse perdurer alors que toutes les preuves et témoignages rassemblés établissaient dès le début de l’enquête et de manière évidente que son frère était mort de surtravail, de chaleur et de soif. ¡Más claro, agua ! s’est-elle indignée.

P.-S.

CODETRAS
COLLECTIF DE DÉFENSE DES TRAVAILLEUR·EUSE·S ÉTRAN GER·ÈRE·S DANS L’AGRICULTURE
www.codetras.org / codetras chez espace.asso.fr

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