Une tribune pour les luttes

1962-2012

Les historiens doivent pouvoir travailler sans subir de pressions des politiques

+ Lettre de Gilbert Meynier au préfet du Gard, en soutien au colloque de Nîmes du 10 et 11 mars 2012

Article mis en ligne le dimanche 11 mars 2012


Les pressions et menaces n’ont pas empêché le colloque sur le FLN de se tenir. Deux cents personnes ont pu entendre des exposés sur l’implantation du FLN en France, la « guerre civile » qui l’opposa au MNA (Mouvement national algérien), les liens entre le FLN et les porteurs de valises.


Dossier avec liens :

http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4887

lundi 5 mars 2012

Un colloque historique à caractère universitaire consacré à l’histoire de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN) pendant la guerre d’Algérie doit avoir lieu à Nîmes dans les locaux du conseil général du Gard les 10 et 11 mars – en voici la présentation. Une petite dizaine d’historiens et deux anciens militants du FLN en France partageront leurs réflexions, si toutefois le colloque n’est pas interdit par les pouvoirs publics.

En effet, il s’est trouvé une association activiste de pieds-noirs proche de l’extrême droite, l’Union Syndicale de Défense des Intérêts des Français Repliés d’Algérie (Usdifra), pour qualifier cette réunion de “colloque de la désinformation”, et annoncer son intention de mobiliser ses troupes pour manifester à Nîmes le 10 mars, de façon à en obtenir l’interdiction.

Un scénario semblable s’est déroulé début février à Nice où Christian Estrosi, maire de Nice, avait manifesté «  sa totale désapprobation » de l’organisation par la LDH d’un colloque consacré à la question “pourquoi la fin de cette guerre a-t-elle été si tragique ?” Il avait demandé à la LDH de surseoir à sa tenue. Le colloque de Nice s’étant déroulé dans un local privé, le maire n’a pu l’interdire, et la réunion s’est passée de façon quasi-normale [1].

Le refus de l’Etat d’apporter son soutien au colloque de Nîmes est symptomatique de l’opération séduction de l’UMP en direction de la frange la plus droitière de l’électorat pied-noir, influente sur le pourtour méditerranéen. « C’est totalement stupide, le colloque de Nîmes est organisé par des associations ayant un état d’esprit serein visant à ne pas rejouer éternellement la guerre » déplore l’historienne Sylvie Thénault qui doit intervenir au colloque. Pour Gilbert Meynier, autre intervenant, l’attitude de l’Etat «  procède de la tentative de se concilier un lobby électoral, celui des thuriféraires de l’Algérie française, que Nicolas Sarkozy essaie de ramener à lui ».

Le colloque pourra-t-il se tenir ? La préfecture du Gard indique qu’elle se prononcera « dans les jours précédant le colloque sur une éventuelle interdiction si les forces de police estimaient ne pas être en mesure d’assurer la sécurité publique ». S’il devait être interdit, ce serait un cas sans précédent de censure de la recherche historique.

Nous reprenons ci-dessous la lettre adressée par Marc Laffineur au coordonnateur du collectif d’associations locales et de syndicats qui organise le colloque de Nîmes, puis celle de Christian Estrosi à la LDH, suivies par un entretien récent où Gilles Manceron aborde ces questions. Et nous terminons par une lettre de soutien au colloque que l’historien Gilbert Meynier a adressée au préfet du Gard.

[Mis en ligne le 29 février 2012, mis à jour le 5 mars]


Lettre de Gilbert Meynier au préfet du Gard, en soutien au colloque de Nîmes

Nancy, le 28 février 2012

Monsieur le Préfet,

J’ai appris avec consternation les attaques dont était l’objet le colloque qui doit se tenir à Nîmes les 10-11 mars prochain sur la fédération de France du FLN (1954-1962) et les menaces qui pesaient sur ce colloque auquel j’ai été invité en tant qu’historien chercheur qui a consacré 45 ans de son existence à l’histoire de l’Algérie (cf. ci-joint mon CV et la liste de mes principales publications, ainsi qu’un article, cosigné par mon ami juriste algéro-lyonnais Tahar Khalfoune et moi-même, paru dans l’hommage à mon collègue Guy Pervillé – dont je ne partage pas les idées politiques, mais qui est un historien vrai–, dans la Revue d’Histoire immédiate (université de Toulouse), N° 40, automne 2011.

Le colloque de Nîmes sur la Fédération de France du FLN pendant la guerre d’Algérie n’est pas une entreprise idéologique, c’est une entreprise historienne : les historiens spécialistes de l’histoire de l’Algérie, entre autres de la guerre en France, sont majoritaires : 7 sur 10 intervenants – les 3 restants étant la réalisatrice Béatrice Dubell qui doit venir présenter son film El Bi’r sur les solidarités entre chrétiens lyonnais et Algériens –centré sur la personne du Père Albert Carteron, investi par le cardinal Gerliet, archevêque de Lyon et Primat des Gaules, précisément, d’une mission de solidarité et d’entr’aide avec les Algériens immigrés dans la capitale des Gaules. Les deux intervenants restants, Ali Haroun et Ali Boudina, ont été des acteurs et témoins de cette histoire : rien que de plus normal que, les historiens travaillant aussi, parmi d’autres documents, avec des témoignages produits par des témoins, ils aient été invités.

Personnellement je n’ai jamais eu coutume de censurer ce que j’avais à dire. Lors du colloque international que j’ai contribué à organiser sur l’histoire franco-algérienne à l’École Normale Supérieure de Lyon, les 20, 21 et 22 juin 2006, nous avons été attaqués symétriquement par des associations de rapatriés/le Front national et des sous-agents du consulat d’Algérie à Lyon : pour les premiers ce colloque était une entreprise anti-française, pour les seconds une entreprise anti-algérienne…

L’historien n’a pour sûr pas à trier entre les assertions et autres effractions idéologiques de facture analogue, même opposées – pour lui, ce sont, aussi, des documents historiques – qui témoignent de rancœurs et de mal-être résiduels, à l’évidence instrumentalisés de langue date, et toujours encore, dans le champ politique.

Je me permettrai in fine d’évoquer la stature du regretté Jacques Berque (1910-1995) – fils d’un «  directeur des Affaires indigènes » au Gouvernement général de l’Algérie : ce grand sociologue et historien, spécialiste de l’Algérie, du Maghreb et du Monde arabe, et traducteur éminent du Coran, avait commencé sa carrière comme administrateur civil au Maroc dans les années trente, et cet authentique savant « pied-noir » fut une des premières personnalités à alerter sur les impasses auxquelles conduisait le système colonial.

L’historien ne pourra à mon sens qu’être au diapason de la formule de Jacques Berque selon laquelle les dogmatiques (ce terme est employé en euphémisme), même ennemis, en l’occurrence tant du côté français qu’algérien, sont symétriquement unis, « comme le sont les nénuphars par leurs racines ». Des nénuphars, il va de soi que je m’autorise à préférer les fleurs.

Sur cet épilogue que j’espère séduisant et prometteur, je vous prie de croire, Monsieur le Préfet, à ma haute considération.

Gilbert Meynier

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2 Messages

  • Le 10 mars 2012 à 09:03, par Jean-paul

    LES CRIMES DU FLN
    Par Jean-Pierre Angelelli

    Recueilli dans “MÉMOIRE LA VOIX DU COMBATTANT”
    n° 1673 mars 2002 Algérie : janvier - septembre 1962 –

    EXTRAIT

    Il faut maintenant évoquer des faits qui se sont déroulés de mars à fin juin en Algérie et dont la responsabilité incombe au FLN. Alors, que les médias de l’époque, surtout la presse (avec des exceptions comme l’Aurore, le Figaro, les hebdomadaires de la presse de droite : Aux Ecoutes, la Nation Française, Rivarol, Aspects de la France), concentraient leurs attaques et critiques contre l’OAS.

    Ils sont de deux sortes : les enlèvements et les débuts des massacres des supplétifs algériens amalgamés sous le terme de harkis.

    Les enlèvements dont les victimes ont disparu, souvent à jamais, commencent dès le 17 avril dans certains quartiers périphériques d’Alger, d’Oran et dans le bled où des groupes FLN établissent des barrages au hasard des routes. Pour le FLN, il s’agit d’une riposte aux attentats OAS. Même dans des régions où l’OAS n’existait pas. De plus, les disparus sont non seulement des hommes actifs mais des femmes, des vieillards, des enfants. Le phénomène n’est pas marginal : 3 000 cas recensés jusqu’en juillet 62 (ce, pour un million d’Européens, ce qui aurait donné 150 000 personnes disparues pour une population métropolitaine de 50 millions d’habitants). Des bruits ont aussitôt circulé sur le sort affreux des disparus (es) : torturés, exécutés’ les femmes violées, livrées à des voyous -, ce qui s’est révélé exact.

    Sauf exceptions, les forces françaises qui ont su souvent où étaient parqués (provisoirement) les disparus ne sont pas intervenues. La stratégie du FLN est habile. Il ne rompt pas le cessez-le-feu. Il pratique un « terrorisme silencieux » (Jean Monneret) dont le résultat essentiel est de propager la panique chez les civils européens d’Algérie et de précipiter leur exode. Sans doute aussi, incapable de contrôler ceux qui agissent en son nom, a-t-il lâché la bride à des éléments incontrôlés avides de vengeances et de pillages.

    Il se produira la même pratique contre des musulmans ; mais les chiffres précis nous manquent. D’autres disparus encore, après le 1- juillet (dont des soldats de l’Armée française). A la fin de l’été 62, le gouvernement français se décidera à faire pression sur les autorités algériennes (Ben Bella et Boumedienne) pour obtenir des renseignements. Il y aura même des libérations. Mais peu des victimes d’avant juillet 62. La Croix Rouge enquêtera dans certains camps du sud algérien où des captifs sont retenus. Son rapport ne fut pas rendu public. En 1987, encore, il a été fait mention d’endroits où des Européens étaient maintenus en Algérie., Il s’agit certainement d’une désinformation.

    Soumis aux questions de sénateurs en 1964, Jean de Broglie, ex-secrétaire d’Etat aux Affaires Algériennes, fit le point sur cette triste et macabre affaire. Il y aurait eu 1773 disparus définitifs dont quelques CENTAINES de morts assurés.

    Des familles portent encore le deuil d’êtres chers qui ne survivent que dans leurs mémoires meurtries.

    L’autre drame sur lequel désormais des ouvrages incontestables ont été publiés est celui des harkis.

    Au conseil des ministres du 21 février 62 De Gaulle avait assuré la secrétaire d’État d’origine algérienne, Nefissa Sid Cara (décédée au début de cette année) que, convaincue de l’adhésion de « la majorité des Musulmans à l’indépendance », la France tiendrait compte des « exceptions dont nous avons le devoir de nous préoccuper aujourd’hui... et demain ».

    Ces exceptions ne concernaient pas moins de 160 000 hommes sous l’uniforme français. Si l’on met de côté les engagés qui pour la plupart rejoindront la métropole (comme le général Raffa qui avait refusé de prendre la tête de la force locale), les appelés qui seront libérés et se fondront dans la population, il reste quelques 70 000 supplétifs aux statuts divers (harkis, moghzanis, groupes d’autodéfense, etc) très compromis à nos côtés dans de durs combats.

    A Evian, le FLN s’était engagé à ne pas se livrer à des représailles. Le gouvernement français a-t-il cru sincèrement à cette promesse qui n’était pas cautionnée publiquement par l’ALN intérieure et extérieure ? Apparemment... Mais, comme il a été dit à Evian, les Algériens de statut coranique sont privés de la nationalité française. A moins qu’ils ne demandent leur réintégration, mais en France. Encore faut-il s’y rendre... On leur proposa soit de s’engager dans l’Armée (en laissant leurs, familles sur place) ou dans la force locale (noyautée par le FLN) soit d’être démobilisés avec un pécule et peut-être, mais après une sélection, d’être reclassés en métropole.

    Et, d’abord, ils étaient désarmés (souvent dans des conditions ignominieuses) et renvoyés chez eux. Sans protection.

    Dans un premier temps, le FLN se montra modéré. Garantissant son pardon à ceux qui lui reverseraient leur pécule ; mais, secrètement, des instructions parties des états-majors de l’ALN extérieure (elles furent captées par les services français) conseillaient aux groupes armés d’attendre l’indépendance pour s’en prendre aux traîtres.

    Et, dès avril, se produisent des incidents meurtriers -, les vengeurs étant renforcés par les marsiens, ces résistants de la dernière heure, désireux de donner des gages. Et d’autant plus libres d’agir que le dispositif militaire français se rétracte. Un exemple : le célèbre commando Georges à Saïda, unité d’élite, composé de fellaghas ralliés, est exterminé dans des conditions atroces, excepté ceux qui ont pu gagner la France grâce à une initiative privée.

    Très vite, les responsables militaires seront au courant de ces exactions et égorgements. Certains prendront l’initiative de regrouper leurs hommes et leurs familles pour les envoyer en métropole.

    Si le ministre des Armées Pierre Messmer, à ce qu’il assure, a souvent fermé les yeux sur ces conduites, Louis Joxe et le colonel Buis, chef de cabinet de Fouchet à Rocher Noir ont la lourde responsabilité d’avoir signé des circulaires condamnant sous peine de sanctions ces initiatives isolées et ordonnant même le « renvoi des supplétifs débarqués en métropole ». La cause de ces meurtriers ukases comme en témoignent les compte-rendus de certains conseils ministériels révélés par Alain Peyrefitte : ( ... ) ces hommes -De Gaulle les nomme des réfugiés et non des rapatriés ­servent de troupes de choc à l’OAS, De plus, on ne peut tous les accepter. Début 63, de nouveau, De Gaulle exprimera sa crainte d’« une invasion de la main d’oeuvre algérienne »_ .. « qu’elle se fasse ou non passer pour des harkis".

    Un temps précieux sera perdu qui aurait permis de sauver les menacés. Evidemment, après l’indépendance, les massacres auront lieu ouvertement. Les autorités militaires françaises accepteront d’abriter dans leurs casernes ceux qui peuvent s’y réfugier mais dans des « cas exceptionnels ». Et en évitant absolument des incidents qui pourraient conduire à « recommencer la guerre ». Ce drame collectif sera peu répercuté en métropole, sauf dans la presse ex-­Algérie Française. En novembre, Le Monde y fera une rapide allusion dans un article signé Jean Lacouture qui donne le chiffre de 10 000 harkis tués (souvent dans des conditions épouvantables) et 10 000 autres,- familles incluses arrivés en métropole en 1962. Ils seront regroupés dans des camps isolés pour les mettre à l’abri des militants de la Fédération de France du FLN qui est réapparu, au grand jour, après le 19 mars. 40 000 autres ont pu gagner la France, entre 63 et 65 : rescapés de liquidations systématiques dans certaines régions, atténuées dans d’autres par des solidarités familiales ou tribales.

    Peut-on cependant parler de génocide ? Et quel fut le bilan exact étant donné qu’il ne faut pas compter sur les autorités algériennes pour le donner... Le chiffre très médiatique de 150 000 morts ne résiste pas à la critique historique si on le compare à tous les morts de la guerre d’Algérie (200 à 250. 000) voire à ceux (100 à 150 000) de l’actuel conflit anti-islamiste ; Après une étude serrée, le général Faivre conclut sur une estimation de 60 à 80 000 victimes ; ce qui est énorme pour une population algérienne (en 1962) de dix millions d’habitants. Comparé à l’épuration de 44-45, en France : cela correspondrait à presque 400 000 morts. Les dirigeants algériens soit nient ce drame soit le minimisent et même le justifient en traitant les harkis de collabos comme l’a fait le président Bouteflika lors de son récent séjour en France. Dans les rangs islamistes, on dénonce même des fils de harkis. Les harkis sont en effet le démenti flagrant au mythe, entretenu par le FLN, d’un peuple algérien unanime contre le colonialisme. En France, il a fallu attendre le 25 septembre 2001 pour que le président de la République, Jacques Chirac, leur rende l’hommage qui leur était dû. Une tardive réparation « pour une Saint Barthélemy qui pouvait être ÉVITÉE » (Mohand Hamoumou).

    Il faut aussi parler d’un autre drame, celui-ci moins connu : c’est celui des messalistes. Ces nationalistes algériens, frères ennemis du FLN, dont le rôle a été minimisé après 54. Ils furent à nos côtés, en France comme en Algérie. Manipulés par les services policiers et militaires français, puis abandonnés. Leur chef, Messali, père fondateur du nationalisme algérien, exilé en France avant .54, fut inhumé en Algérie après sa mort. Bouteflika le réintégrant dans la mémoire algérienne. Mais, des deux côtés de la Méditerranée, ses fidèles ont payé pour lui...

    Jean-Paul Angelelli

    • Le 10 mars 2012 à 10:06, par etienne

      *COMMENTAIRES*
      Jean-Paul Angelelli, lauréat du prix littéraire Norbert Cépi

      Il a écrit « Une guerre au couteau » quelques mois après être rentré d’Algérie. « Entre l’automne 62 et le printemps 1963 ». Jean-Paul Angelelli devait être publié par La Table Ronde. Mais son livre contient quelques attaques contre le général De Gaulle. Il faut attendre un peu lui dit-on. « Au risque de tomber sous la qualification d’offense au chef de l’Etat. » Le « un peu » va se transformer en quarante ans.
      C’est finalement les éditions Jean Picollec qui ont pris le risque l’année dernière de publier l’ouvrage. « Je n’ai presque rien changé. Juste contracté quelques passages pour faire moins long ».
      Interrogatoires Jean-Paul Angelelli raconte sa guerre. « Pas celle des états majors, des politiques ou des premiers contingents de 1957. Celle du terrain, dans une zone sensible coincée entre la Kabylie, la région de Sétif et deux massifs de montagne » C’est l’histoire d’un appelé qui se souvient sans langue de bois des interrogatoires et des corvées de bois, « les exécutions sommaires », La guerre du renseignement. « Pour connaître les agents sournois de l’ennemi, de châtier ceux qui avaient assassiné des colons et des musulmans fidèles, de savoir où étaient les caches-relais des commissaires politiques. ». Ni plus ni moins.

      Nice-Matin du dimanche 15 mai 2005

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