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BASTA !

Marseille, capitale européenne de la culture... ou de la spéculation ?

par Milena Lachmanowits

Article mis en ligne le lundi 30 septembre 2013

Avec les liens et les documents :
http://www.bastamag.net/article3238.html

12 septembre 2013

Profitant du label de capitale européenne de la culture, accordé en 2013, la cité phocéenne réhabilite à tout va. Si les vastes projets de rénovation urbaine font le bonheur de la spéculation immobilière, il n’en est pas de même pour les habitants des quartiers populaires historiques du centre-ville. Absence de concertation et exclusions accompagnent les réhabilitations. Quant aux projets culturels, ils servent davantage l’attractivité touristique que le bien-être des habitants.

Souvenez-vous : Marseille est devenue «  capitale européenne de la culture  » en 2013. Ce n’était pas évident à concevoir tant la cité phocéenne est décriée pour son manque d’infrastructures, son insécurité et le délabrement de son centre-ville. Et c’était avant de défrayer la chronique des faits divers violents et des homicides. Pour l’administrateur culturel Bernard Latarjet, qui a porté la candidature de la ville, Marseille était celle « qui en avait le plus besoin  ». Le label a été perçu comme une opportunité inespérée d’accélérer les chantiers en suspens visant à rendre Marseille attractive et relancer son dynamisme économique. La ville est en chantier, mais quelle est la teneur des projets urbains et quelles sont leurs influences sur les populations du centre-ville ? Entre les effets d’annonce et les conséquences réelles sur les habitants, le décalage est immense.

En 1995, est lancé le projet EuroMéditerranée considéré comme la plus grande rénovation urbaine d’Europe du Sud. Les pouvoirs publics n’ont qu’un mot d’ordre : rendre son rayonnement à la métropole marseillaise et la placer parmi les grands pôles européens. Les deux objectifs annoncés sont la requalification des quartiers existants et la réalisation d’un parc immobilier de qualité. Il s’agit d’un projet de réhabilitation de grande envergure, réalisé sur 480 hectares et englobant toute une partie du centre-ville, à l’ouest du Vieux-Port [1]. Il s’agit de faire « l’équivalent de La Défense pour Paris ».

Côté face : projets culturels et attractivité internationale

A ce chantier, s’est ajoutée, en 2003, la déclinaison locale de la politique nationale pour les quartiers sensibles de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU). Le chantier est de taille : 14 quartiers concernés, 3 400 immeubles et 16 000 logements réhabilités ou transformés par le Groupement d’intérêt public de la ville. A cela s’ajoutent les infrastructures de Marseille 2013 : le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM), le Centre régional de la Méditerranée, le Fond régional d’art contemporain, le Silo d’Arenc (voir l’ensemble des projets)... 80% de ces investissements se situent dans la zone du projet EuroMediterranée.

Enfin, derrière la tour CMA-CGM, abritant « le 3ème groupe mondial de transport maritime en conteneurs  », qui s’élève à 147 m et modestement qualifié par son propriétaire de «  phare des nouvelles routes maritimes », se profile le nouveau quartier d’affaires qui tend à s’étendre pour créer un nouveau pôle d’attractivité pour les entreprises internationales. C’est dire l’ampleur des transformations urbaines qu’a subies, et que subira Marseille, dans les années à venir. Mais qu’en est-il des habitants ?


Côté pile : spéculation et exclusion du centre-ville

Le centre populaire, qui fait partie de l’histoire de Marseille, est au cœur de ces chantiers. Et malgré tous les efforts de communication pour mettre en relief les bienfaits des politiques urbaines, il est difficile de ne pas être suspicieux quant aux réelles conséquences de cette vaste rénovation. Surtout quand, à l’occasion de la réhabilitation, des fonds de pensions deviennent propriétaires des immeubles et y appliquent une logique bien éloignée de celle du droit à la ville.

Exemple ? En 2004 la société P2C Immobilier, qui n’avait engagé aucuns travaux, vend son patrimoine situé le long de la rue de la République, qui relie Joliette au Vieux-Port. L’ensemble – 1 350 logements et 50 000 m2 de commerces ! – est racheté par un fonds de pension texan, Lone Star, pour un montant de 117 millions d’euros. P2C encaisse une plus-value de près de 30 millions d’euros. Quatre ans plus tard, Lone Star revend à son tour son patrimoine à deux sociétés dont Lehman Brothers Real Estates Partners, pour un montant de plus de 210 millions d’euros, engendrant 90 millions d’euros de bénéfices en 4 ans... [2]

Pauvres contre pauvres

A Marseille, comme ailleurs, réhabilitation rime davantage avec exclusion et gentrification. Plusieurs techniques sont mises en place pour «  valoriser  » le centre-ville : transformation des baux locatifs en baux commerciaux, réhabilitations contraignant les locataires à quitter des appartements qu’ils ne pourront plus louer après l’accroissement des loyers, dégradation pour déclarer l’état d’insalubrité... Les habitants sont repoussés en périphérie et la population du centre change.

La situation est aussi à l’origine d’autres types d’exclusions et de tensions, notamment concernant les migrants Roms installés à Marseille qui se voient contraints de changer de quartiers de plus en plus rapidement. Chassés du centre (porte d’Aix en particulier), ils se retranchent vers les Quartiers nord, ce qui engendre des tensions, comme à la cité des Créneaux, enclavée entre une autoroute et des friches industrielles. Le 26 septembre 2012, des habitants de la cité délogent des Roms s’étant installés depuis 4 jours dans le quartier. Ils intimident les familles avant de brûler ce qu’il reste du camp. Les habitants n’ont pas été inquiétés par la police et les gens du voyage sont allés chercher un nouvel endroit où aller, un peu plus au nord.

La culture pour les touristes, la consultation pour les médias

Si le centre-ville n’est plus fait pour ses habitants des milieux populaires, qu’en est-il des évènements programmés dans l’éphémère capitale européenne de la culture ? Là encore, le décalage avec la population a primé. Le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, situé en voisinage du quartier du Panier, reste très peu connu des habitants jusqu’à sa campagne de publicité récente. « C’est quoi le gros cube qu’ils construisent ?  », entendait-on encore récemment. Le souhait d’ouvrir Marseille aux touristes et aux croisiéristes a délaissé les voisins historiques de ces lieux. C’est ce manque de considération pour les habitants qui a contribué à diviser les Marseillais sur le projet culturel et lui a valu la critique de « capitale de la rupture » par la chanteuse Keny Arkana [3]

D’autant que les consultations citoyennes ont été tardives et n’ont pas favorisé l’implication des habitants dans ces projets. Ceux-ci ont été écartés des prises de décisions, tout en étant instrumentalisés lors de concertations médiatiques. L’exemple du projet Quartiers créatifs – l’installation d’artistes en résidence au sein des quartiers en réhabilitation, pour «  produire des objets ou des actions dont l’élaboration des formes sera partagée avec les habitants » – souligne une certaine démagogie. Il s’agit de projets éphémères, visant à « questionner, infléchir ou compléter le processus d’aménagement  » dont la mise en place est plus que contestable. Le budget alloué pour le projet de Jardins possibles à Saint-Barthélémy était de 30 000 euros alors que nombre d’associations n’ont pu mettre en place leurs projets faute de financements. Ce décalage, vécu comme une injustice, a conduit neuf associations à se retirer faute de cohérence et de concertation.

Contrairement à l’image que certains veulent donner de Marseille, les acteurs sont ouverts aux projets artistiques et culturels. Ils demandent seulement à ne pas être des «  petites mains  » des politiques et à avoir une implication réelle. Personne ne s’oppose à la restauration des bâtiments délabrés, à ce que les habitants bénéficient de plus de confort et à l’essor d’espaces culturels. Il s’agit d’un point important car les associations pour le droit à la ville sont attaquées sur leur opposition au projet de rénovation alors qu’elles insistent sur leur volonté de « réhabiliter avec l’habitant  ». Elles ne cherchent pas à laisser se dégrader les bâtiments dans un souci de conservatisme, mais demandent le respect du droit au logement, de la transparence et l’implication des habitants dans toutes les questions touchant à leurs quartiers.

Rendre la ville à ses habitants

L’association un Centre-Ville Pour Tous accompagne ainsi les personnes dans leurs démarches juridiques, organise des visites des quartiers de Noailles, de Belsunce et du Panier et diffuse des enquêtes et des observations sur le thème de la transformation urbaine marseillaise. Les objectifs sont le respect, par les pouvoirs publics, du droit à vivre en centre-ville et celui du droit à un logement décent. S’il est long pour David de contrer Goliath, ces initiatives sont fondamentales et constituent un contre-pouvoir qui mobilise, rend public et traduit devant les tribunaux les violations de droits les plus fortes.

Ainsi se termine le portrait de Marseille, en cet automne 2013, sans bénéficier du recul nécessaire pour traiter des retombées du label Capitale européenne de la culture. Face à des pouvoirs publics qui favorisent l’attractivité, par des logiques spéculatives aux conséquences sociales désastreuses, une société civile s’organise et répond pour rester en place. Malheureusement il ne s’agit pas seulement de Marseille et de sa capacité de résistance. Si chaque ville est unique, la logique de gentrification et de rachat centres villes s’observe partout en Europe (Bruxelles, Naples, Barcelone, Berlin...).

Des exemples positifs, tels que Lille en 2004 qui avait su mettre à profit son label de Capitale européenne de la Culture pour valoriser son territoire, demeurent rares. Lille avait inscrit les investissements sur du long terme, valorisé les initiatives culturelles (Lille 3000, Europe XXL…) et dynamisé l’attractivité de la région. Il faudra la même énergie à Marseille ainsi qu’une mobilisation et une réflexion constante pour que la ville revienne à ses habitants.

Milena Lachmanowits / Aitec

Notes

[1] Les quartiers de la Joliette-Arenc, de la rue de la République, de Saint Charles, de la Belle de Mai ainsi que la bande de mer liant les quais d’Arenc au fort Saint Jean, voir cette carte.

[2] A ce sujet, lire ce numéro de Un centre-ville pour tous : la spéculation face cachée de la réhabilitation.

[3] Marseille capitale de la rupture, issu de l’album Tout tourne autour du soleil, décembre 2012.

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