Une tribune pour les luttes

Réseau Solidaire d’Allocataires (Collectif RTO) -
Expériences de Résistants

Créteil : de Pôle Emploi à la CAF, radiations ordinaires, résistances solidaires

Article mis en ligne le lundi 14 septembre 2009

http://www.collectif-rto.org/spip.php?article802

Vendredi 11 septembre 2009

Créteil, c’est une grande ville ordinaire de banlieue, ni très pauvre,
ni super riche.

Il y encore quelques mois, la CAF et l’agence Pôle Emploi y étaient
plutôt calmes, on y radiait comme ailleurs, paisiblement, et il n’y
avait pas foule dans les salles d’attente de ces administrations.

Mais la soi disant « crise » est passée par là : Créteil est une ville
plutôt jeune, avec bon nombre de salariéEs de l’industrie mais aussi
des services à la personne. Le chômage a explosé.

La CAF est l’agence centrale du département : et depuis des mois et
des mois, les caisses locales ferment , ou sont ouvertes uniquement
pour la galerie, le traitement des dossiers n’y est plus assuré. A
Créteil même, la CAF ferme désormais deux jours par semaine.

Alors ces deux structures , dont le visage était déjà rébarbatif, ont
tombé le masque.

Affluence record, la queue qui s’étale jusqu’au dehors.

Hall d’attente bondé, des gosses qui galèrent pendant des heures dans
des salles où l’on n’a rien prévu pour eux.

SalariéEs débordés, stressés, impuissants.

Car à Pôle Emploi, comme à la CAF, la privation de revenu constitue
une bonne part du quotidien des allocataires. Les radiations pleuvent
, les contrôles et les poursuites pour « fraude » aussi.

Les cris, les larmes, la violence sont banales. En témoigne la CAF où
seuls quelques guichets sont ouverts, où une affiche annonce que
seules les demandes de base sont traitées, mais ou une équipe
impressionnante d’agents de sécurité entoure en quelques secondes
l’allocataire qui demande ses droits.

Allocataires solidaires, nous sommes venus en groupe ce matin, tenter
de faire annuler la radiation d’un ex gardien d’immeuble licencié, qui
ne se s’est pas présenté à un rendez-vous du Pôle, parce qu’il risque
la rue, et avait un rendez-vous pour sa recherche de logement.

Nous sommes venus aussi avec une jeune mère de famille, sans aucune
ressource suite à un contrôle, parce que son ex conjoint est resté
administrativement domicilié chez elle , il est SDF, elle n’a pas
voulu l’enfoncer.

Loin des images d’Epinal, nous savons que la misère n’entraîne pas
systématiquement la révolte et encore moins la solidarité, et peut
même se traduire par la lutte de tous contre tous, les salariEes sous
payés contre les précaires radiés par exemple, ou même les précaires
contre les précaires.

Nous savons aussi que nous sommes désormais face à un mur de
répression, on ne stoppe pas la machine à radier avec quelques coups
d’éclats, avec une ou deux actions symboliques et des tracts
enflammés, dans une mer de peur et de contrainte.

Ce lundi, nous avons de la « chance » à Pôle Emploi : la directrice se
retrouve confrontée non seulement à notre colère, mais aussi à la
sympathie des autres chômeurs présents. Des dialogues s’engagent, des
rencontres se font, un autre radié se joint à nous. Les salariéEs de
l’agence, notamment ceux de l’accueil ne nous sautent pas au cou, mais
ils ne font pas corps avec leur direction non plus.

La négociation est donc relativement rapide, la directrice demande
simplement la production d’une demande de logement pour mettre en
œuvre l’annulation de la radiation, et annule sur le champ la
privation de revenu de l’autre précaire que nous avons rencontré le
jour même.

Nous partons d’ailleurs plus nombreux à la CAF, les victoires même
toutes petites, agrègent du monde.

Ce ne sont pas seulement les radiations annulées, mais aussi et
surtout le résultat de nos petits coups de force à une douzaine, au
culot : la direction, invisible dans le quotidien des précaires qui
est contrainte de se montrer et de faire face à la colère. Qui se
révèle finalement, elle aussi, un pion de la machine, soumise à des
consignes venues d’en haut.

Mais cela nécessite de dépasser la peur ensemble, d’être prêts à tenir
bon, de ne pas s’attendre à ce que le mur cède facilement.

Ainsi ce matin là à la CAF, nous savons déjà que nous n’obtiendrons
pas l’annulation de la privation de revenu. La jeune femme que nous
accompagnons est la cible type de la machine à précariser : comme la
plupart des mères précaires, son quotidien n’est pas celui des
familles recomposées de la télé.

Elle est dans la galère, et son ex aussi. Il n’a aucune ressource, et
sa carte de séjour pourrait lui être retiré si elle engageait une
procédure pour non paiement de pension alimentaire. Entre deux
hébergements précaires, il lui arrive de dormir à la maison quelques
nuits.

Devant la contrôleuse qui connaît son métier, et lui a fait des
compliments sur la beauté de sa fille, cette jeune femme n’a rien
caché de ses galères. La proie était facile : la contrôleuse lui a
affirmé que déclarer son ex comme n’habitant pas là, lui vaudrait le
retrait immédiat de ses papiers.

Que cela ne servirait à rien de toute façon, car la CAF se fonde
uniquement sur une domiciliation administrative pour établir la vie
maritale, que la loi est comme ça.

C’est faux. Mais paniquée , la jeune femme a cru trouver un appui chez
cette autre femme , à qui elle a demandé , « Mais qu’est ce que je
dois écrire alors ».

Et la contrôleuse lui a expliqué qu’il valait reconnaître la vie
commune tout de suite, bien sûr les allocations seraient coupées
quelques temps, mais ça vaut mieux que le tribunal, en cas de
contestation. Et puis, la CAF serait évidemment indulgente à cause de
la « bonne foi ».

Alors l’allocataire a écrit ce qu’on lui demandait. La contrôleuse,
une fois le piège refermé s’est montrée encore plus aimable, lui
conseillant même de « prendre quelques jours de vacances » , pour
sortir un peu la tête de ses galères. Sadisme gratuit ? Non prudence,
car la contrôleuse avait encore quelques autres familles dans la même
cité à contrôler, et un incident avec l’une d’elles peut remettre en
cause le bon déroulement de la journée.

Un mois plus tard, la machine à broyer fonctionne déjà à plein :
allocations coupées et 12 000 euros à rembourser.

Retards de loyers qui vont s’accumuler, et la jeune femme vit dans un
bâtiment promis à la démolition, dans ces cas là, les relogements sont
réservés aux locataires « en règle ».

Aujourd’hui nous sommes venus faire du bruit autour de cette histoire,
une parmi d’autres. Montrer que les femmes isolées peuvent sortir de
l’isolement, qu’elles ne seront ni des proies faciles, ni des victimes
silencieuses et soumises.

Comme dans les procès en sorcellerie, seule, aucune défense n’est
possible, c’est l’épreuve de la noyade.

Soit cette jeune femme crève de faim et ses gosses avec, et peut-être
son "innocence" posthume sera-t-elle reconnue, soit elle survit et
pour la CAF, cela montre bien qu’elle n’est pas isolée.

On lui a même refusé le rapport de contrôle : « vous n’avez rien à
savoir des détails
 », lui a-t-on répondu.

Et le conflit entre nous et eux va se cristalliser là-dessus,
étrangement : nous ne demandons que ça aujourd’hui, ce fameux rapport,
normalement accessible à n’importe quel allocataire, selon la charte
des contrôleurs CAF. Mais, manifestement la direction ne veut pas
rendre public l’acte d’accusation, aucun responsable ne veut dans un
premier temps évoquer le dossier .

« Oh là, là les contrôles, non, c’est trop spécifique, je ne veux pas
m’occuper de ça
 », , nous dit un premier membre de la direction
départementale.

Et « ceux qui s’occupent de CA », en l’occurrence de ces allocataires
regroupés qui exigent bruyamment la publicité des débats, ce sont
d’abord les agents de sécurité.

Deux d’entre nous , des femmes, encore, se retrouvent ainsi isolées
des autres, dans le hall de la direction, ou deux vigiles les ont
contraints à se réfugier en avançant et en menaçant de « les sortir ».

Dix minutes de railleries, de menaces voilées, de gestes des mains et
du corps arrêtés à quelques millimètres de nos visages, dix minutes de
« On parle moins fort, hein, on fait moins les malines ».

Pas vraiment. Car l’une d’entre nous brave la peur physique des coups
qu’on sent prêts à pleuvoir, et parvient à aller ouvrir une autre
porte par laquelle s’engouffrent nos camarades.

Là, la direction arrive et inverse évidemment la situation. Nous
sommes les agresseurs, entrés «  par effraction » dans un lieu « privé
 », c’est de la «  contrainte », on risque gros.

Ca ne marche pas. Alors on tente une nouvelle fois d’isoler les « 
faibles », on propose à l’allocataire de la recevoir seule dans les
étages, car c’est « son dossier » qui importe, elle « veut résoudre
son problème, non ?
 ».


Mais la « faible » s’est déjà retrouvée seule une fois avec une « dame
protectrice
 » de la CAF. La contrôleuse. Elle refuse.

Moment de stress intense, des deux côtés. L’une des directrices
présentes se tourne vers l’autre, lui demande « On les fait sortir par
la sécurité ? ».

Un autre membre de la direction garde la tête froide. Il propose de
recevoir l’allocataire accompagnée, tout de suite.

Non, rétorquent les directrices, qu’elles fassent la queue comme tout le monde.

Très bien. Nous allons prendre un numéro, deux heures d’attente à
prévoir. On s’en fout, on a le temps , et des tracts à distribuer.

Mais le responsable en a vite marre. Il est l’heure d’aller manger.
C’est donc lui qui vient nous chercher, très vite, sous l’œil amusé
des allocataires, et celui, médusé des vigiles.

Aimable et embarassé. Car la consigne venue d’en haut est claire. Ne
pas produire le rapport de contrôle. Seulement, c’est lui qui doit en
prendre la responsabilité et il se doute bien que l’histoire ne
s’arrêtera pas là. Il nous confirme très vite qu’une plainte est
déposée, pour «  fraude ».

Très bien, ça en fait deux pour les allocataires du collectif, en ce
qui concerne la CAF d’Ile de France. Et bientôt plus, car briser le
silence collectivement, c’est rencontrer d’autres concernéEs, se
regrouper pour faire face.

Nous sommes prêtEs, car nous n’avons pas le choix.

Réseau Solidaire d’Allocataires

ctc.rsa chez gmail.com

http://www.collectif-rto.org

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