Une tribune pour les luttes

Le ministère et L’AP voudraient faire taire L’Envolée, les prisonniers et leurs proches

Censure nationale et plainte contre le n° 52 de L’Envolée

Article mis en ligne le samedi 14 août 2021

Le 4 janvier 2021, le ministère de la justice a interdit dans toutes les prisons françaises la diffusion du numéro 52 de L’Envolée – et de ce numéro uniquement ! Dans le même temps, l’administration pénitentiaire (AP) a porté plainte pour diffamation et injures. Les pages incriminées revenaient sur plusieurs morts suspectes en prison. Il est reproché au journal d’avoir « allégué des faits de violences volontaires commis par des personnels de l’administration pénitentiaire » et « imputé aux responsables hiérarchiques des auteurs de ces violences alléguées de ne pas les avoir dénoncées ». Cette censure et cette plainte visent à réduire au silence un espace de libre expression, d’information et d’élaboration collective d’une critique de la prison. Cela semble particulièrement important aux yeux des syndicats de surveillants et à l’AP, alors que ces derniers mois de nombreuses affaires de violences commises par des agents pénitentiaires connaissent une exposition médiatique rare.
Si elle n’avait encore jamais fait l’objet d’une interdiction nationale, l’entrée de L’Envolée en prison a toujours été soumise à l’arbitraire des directions et des vaguemestres, sous l’éternel prétexte de « la sécurité des établissements ». Il n’est pas rare qu’un prisonnier sortant récupère à la fouille une pile d’Envolée qu’on ne lui avait jamais remis.
En plus de ces censures locales, les numéros 10 à 15, publiés entre 2003 et 2005, ont fait l’objet de poursuites pour « diffamation. Étaient mises en cause des lettres de prisonniers dénonçant la censure du courrier, les fouilles des cellules, les tabassages par les Éris et la mort d’un prisonnier. Un premier procès en décembre 2005 avait vu la plainte de l’AP annulée pour vice de forme (voir L’Envolée n° 17). Un second procès, en décembre 2006, avait été l’occasion pour quatre prisonniers longues peines – André Allaix, Didier Cadet, Laurent Jacqua et Xavier VanLancker – d’être extraits de prison (voir L’Envolée n° 19). Par la magie du droit de presse, c’était la directrice de publication qui était incrimée et non les auteurs des articles : les prisonniers étaient donc cités comme témoins ; ils avaient donc pu dire tranquillement à la barre tout le mal qu’ils pensaient de l’AP. Grand moment ! Comme nous l’écrivions à l’époque : « Nous n’avons pas choisi de passer devant un tribunal mais, tant qu’à faire, autant laisser la parole aux principaux concernés. » L’Envolée avait été condamné en mai 2006 à verser 4 500 euros à l’AP et 500 à Serge Danet, un ancien directeur de prison (voir L’Envolée n° 21, octobre 2007). Ces plaintes n’ont pas empêché la publication du journal ; celle-là non plus…

Dans un communiqué commun du 16 mars 2021, le Syndicat des avocats de France (SAF), la Ligue des droits de l’Homme (LDH), l’Observatoire international des prisons (OIP), l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), l’Association des avocats pour la défense des droits des détenus (A3D) ont dénoncé cette procédure-bâillon. :

« Violences de surveillants pénitentiaires sur des personnes détenues : l’omerta doit prendre fin
La censure du numéro 52 du journal L’Envolée, pour avoir relayé la parole de personnes détenues et de leurs proches sur cette réalité, est une nouvelle illustration de la chape de plomb que l’administration pénitentiaire met sur un phénomène qui devrait au contraire alerter et inquiéter. […] Cette interdiction ne saurait occulter le problème de fond dénoncé par le journal : les violences commises par des agents de l’administration pénitentiaire sur des personnes détenues sont une réalité désormais largement documentée, tout comme les rouages institutionnels permettant qu’elles se perpétuent […] : difficultés à réunir les preuves de faits qui se déroulent le plus souvent à l’abri des regards et des caméras de vidéosurveillance, manque d’information sur les modalités de dépôt de plainte et d’accompagnement juridique dans ces démarches, représailles pour les personnes détenues, leurs proches ou toute autre personne qui entendrait dénoncer des violences subies en détention, mutisme des autorités hiérarchiques qui préfèrent bien souvent détourner le regard, manque de diligence des autorités administratives et judiciaires dans la réalisation des enquêtes, et un “parole contre parole” qui tourne presque systématiquement à l’avantage de l’uniforme. […] Nos organisations continueront à soutenir toutes celles et tous
ceux qui œuvrent pour que la lumière soit faite sur une réalité encore trop souvent ignorée et cachée. Pour que l’omerta qui règne sur les violences de surveillants pénitentiaires sur des personnes détenues prenne fin. »

P.-S.

Dans L’Envolée N°53

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