Une tribune pour les luttes

Tour d’horizon des mouvements de révolte dans le monde

Article mis en ligne le jeudi 14 janvier 2021

Dans la continuité du constat que nous avons fait l’an passé sur les luttes démocratiques et les mouvements sociaux, nous pouvons constater que ceux-ci ont continué d’agiter un nombre important de pays et ce dans des zones diverses du monde. Les contestations, un temps étouffées par la pandémie de Covid-19, sont revenues à leur niveau de l’année précédente et touchent de nombreux pays sans que l’on aboutisse nulle part à un processus révolutionnaire minimal (qui aboutirait non au renversement de la classe dominante mais à une chute de régime). Le seul gouvernement renversé au cours d’un processus contestataire a été le régime d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) au Mali mais il l’a été par l’intervention des militaires, il est vrai soutenus par la majorité de la population.

Nous ferons ici un tour d’horizon global de ces situations potentiellement pré-révolutionnaires en distinguant de manière schématique les mouvements « démocratiques » dont la caractéristique principale porte sur l’absence ou le manque de contrôle populaire sur le gouvernement (souvent lié à une dénonciation de la corruption étatique) et les mouvements sociaux plus classiques qui agissent sur un mode de lutte de classes plus traditionnel. Néanmoins ces deux tendances se mélangent souvent : aussi nous emploierons l’appellation « démocratique » ou « mouvement social » lorsque l’une des deux composantes est hégémonique ; lorsqu’elles s’entremêlent d’une manière où il est difficile de distinguer laquelle des deux tendances est hégémonique, nous emploierons l’expression de mouvement « démocratique-social ». En raison du manque d’information disponible, singulièrement dans la presse française, il est possible que nous surestimions certaines tendances sur d’autres -notre classification est donc débattable, ouverte et en évolution constante.

Après ce tour du monde des luttes, nous essaierons d’en dégager les traits communs, les horizons qui s’offrent à elles, ainsi que leurs limites tant externes qu’internes.

Jusqu’ici les luttes que nous évoquerons sont typiques d’un cycle de luttes issu de la restructuration du capitalisme qui a eu lieu fin des années 70 et dans les années 80-90 (destruction du compromis « fordiste » dans lequel le prolétariat bénéficiait de la garantie de sa reproduction en tant que classe dans le capitalisme et de certains avantages, comparativement à d’autres périodes du capitalisme).

Ce cycle de lutte entamé dans les années 90 porte essentiellement sur des enjeux de reproduction sociale qui ont lieu en dehors de la sphère de la production de plus-value en tant que telle (qui se situe elle sur les lieux de travail productif).

On peut penser que, suite à la crise sanitaire, et plus encore face à la perspective d’une nouvelle crise structurelle du capitalisme -que la crise du Covid et les plans de relance n’auraient fait que repousser- les capitalistes vont devoir se séparer d’une partie de leur appareil de production et de nombreux travailleur.e.s. Cela va entraîner une hausse massive des licenciements, du chômage de masse et donc de la pauvreté mondiale. Pour la première fois depuis vingt ans, l’extrême pauvreté va augmenter dans le monde en 2020. Cela va sans conteste renforcer les luttes revendicatives dans le secteur de la reproduction, mais on peut également penser que les licenciements et la nécessité pour les capitalistes de renforcer l’exploitation par le biais de la plus-value absolue (= la plus-value extorquée au travailleur par la hausse de la productivité ou la hausse de la durée de travail) vont également entraîner un essor des luttes prolétariennes dans le secteur productif.

On peut donc penser qu’il va y avoir désormais possibilité d’une addition voire d’une fusion de ces luttes dans des mouvements sociaux de grande ampleur au sein de nombreux pays.

De plus, l’incohérence des politiques publiques dans la crise sanitaire risque de renforcer la défiance des populations à l’égard des appareils d’État et continuer d’alimenter les protestations de type démocratique mais également les mouvements populistes de droite surfant sur le conspirationnisme de masse qui touche de plus en plus d’individus dans toutes les classes sociales à l’heure de l’utilisation massive des réseaux sociaux.

Face à cette perspective de l’émergence d’un nouveau cycle de luttes bien plus menaçant pour le capital, il est à prévoir que les États vont renforcer leur autoritarisme, que ce soit dans les dictatures ou les « démocraties libérales » dans lesquelles les états d’urgence en tout genre vont devenir la norme.

Le risque est important de voir la fascisation rampante des États et la militarisation des sociétés se renforcer. La hausse des mouvements xénophobes, la mobilisation de la société civile par l’État sur ces bases réactionnaires vont devenir le seul horizon de préservation du statu quo pour la classe dominante. Cela aboutit déjà à des campagnes islamophobes d’État soutenues par l’extrême droite et les grands groupes médiatiques en Europe et en Inde.

La tendance à la guerre tend à faire du Caucase une nouvelle poudrière à l’image du Moyen-Orient où s’opposent les intérêts de grandes puissances au travers du conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Nouvelle tendance à la guerre également entre puissances nucléaires chinoise et indienne à propos de territoire du nord cachemire. Il est difficile de savoir à quel point ces tendances répondent à des volontés expansionnistes territoriales réelles, ou si elles sont surtout un moyen de mobiliser les populations autour de rhétoriques nationalistes afin de contrecarrer la conflictualité sociale née de la crise du mode de production capitaliste.
Véhicules blindés à roues de la Gendarmerie (VBRG) déployés contre les Gilets jaunes en France

Des mouvements démocratico-sociaux qui marquent le pas

– En Algérie,
le Hirak a clairement marqué le pas, les manifestions sont moins nombreuses et moins fournies. Les grèves sont restées limitées aux fractions les plus combatives du prolétariat algérien. L’État FLN (Front de libération nationale) représenté par le président Tebboune joue la carte de la pseudo réforme, tout en maintenant une importante répression judiciaire contre les militants du Hirak dont beaucoup sont incarcérés. Le ras-le-bol généralisé ne s’est pas transformé en lutte insurrectionnelle mais rien n’est terminé…

– En Haïti
, le mouvement populaire contre le gouvernement de Jovenel Moïse, mouvement qui s’est essentiellement exprimé par des émeutes et des barrages routiers, est également dans une impasse et les nouvelles journées de mobilisation sont plus faibles. Aujourd’hui, la crise alimentaire accapare la population (42 % des Haïtiens sont actuellement en situation d’urgence sanitaire).

– En Irak, où le mouvement de révolte contre la corruption, la mainmise iranienne et le manque de services publiques a été très fort l’an dernier, le mouvement semble également marquer un temps d’arrêt. La répression de la police et des milices a été très violente et des centaines de personnes sont mortes ; de plus, les affrontements entre milices pro-iraniennes et américaines ont sûrement pesé. La situation sanitaire due au Covid-19 y est désormais préoccupante.

En décembre 2020, la région du Kurdistan irakien a connu des mouvements de révolte importants dénonçant la corruption du régime « nationaliste » kurde irakien, qui par ailleurs n’hésite pas à s’allier avec la Turquie pour combattre le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Les manifestions y ont pris un caractère très virulent et la répression par les forces de sécurité a été très violente (texte traduit par nos soins et rédigé par nos camarades de l’Alternative communiste en Irak sur le récent soulèvement (2 décembre) des jeunes, des travailleurs et des ouvriers : Lire la traduction ici.

Le processus révolutionnaire peut donc reprendre de plus belle à tout instant dans tout l’Irak.

Des mouvements démocratiques écrasés par la répression

La quasi-disparition de certains mouvements du simple fait de la répression est inquiétante car elle reflète la montée de l’autoritarisme des États et le fait que certains d’entre eux possèdent une véritable puissance qui semble inébranlable.

– À Hongkong, depuis l’année dernière a été appliquée une nouvelle loi sur la sécurité nationale permettant de distribuer des peines de plusieurs années de prison à de simples manifestants en les accusant de « sécessionnisme », « subversion » etc. Les leaders de l’opposition sont quasiment tous en prison. La société hongkongaise a petit à petit été soumise par le PCC (Parti communiste chinois), le dernier espace de libéralisme politique de la Chine a vécu.

– En Égypte il y a eu de grandes manifestions dans le mois de septembre contre le régime militaire d’al-Sissi, entraînées notamment par une campagne de destruction de logements illégaux ; la mobilisation a surtout touché les classes populaires. C’est assez étonnant au vu de la brutalité du régime et cela prouve la détermination de certains Égyptiens. Ces manifestations ont été fortement réprimées par des milliers d’arrestations et cela dans indifférence de l’Occident puisque le régime militaire égyptien est l’amie des impérialistes européens et américains. Pour ses bons services al-Sissi s’est d’ailleurs vu décerner une Légion d’honneur par le président français, ce qui en dit long sur le sens démocratique de notre gouvernement.

De nouveaux mouvements démocratiques

En Israël se déroule un mouvement de contestation contre le gouvernement de Benyamin Netanyahou qui est inculpé pour de nombreux faits de corruption. Des manifestions ont lieu très régulièrement, et lorsque le gouvernement a fait valoir les règles du confinement pour contrer le mouvement, cela n’a pas empêché les gens de se rendre en nombre aux manifestations. Le confinement a été contesté essentiellement sur cette base-là, il y a eu une répression policière importante (canons à eau, arrestations), répression qui est nouvelle contre la population juive (alors que ces moyens étaient alors réservés aux Falashas et aux Palestiniens). Le mouvement est essentiellement un mouvement soutenu par les gens de gauche de classes moyennes ou populaires.

De plus, il y a également un important mouvement contre les mesures de confinement chez les juifs orthodoxes qui réclament de pouvoir exercer leur foi en dépit de la crise sanitaire. Le gouvernement se trouve donc aux prises, pour des raisons différentes, avec une grande partie de la population juive. À cela s’ajoutent des affrontements avec les Palestiniens qui contestent le plan Trump-Netanyahou (« Plan de paix américain pour le Proche-Orient ») de démantèlement quasi-complet d’un futur État palestinien viable en Cisjordanie, ainsi que l’activisme des colons d’extrême droite qui se sentent pousser des ailes par ce plan et organisent de plus en plus d’affrontements, quitte à s’opposer parfois aux forces de sécurité israéliennes.

En Bulgarie il y a également des manifestations massives contre le gouvernement conservateur qui est ultra-corrompu. Pendant des mois, les manifestants ont réclamé le départ de ce qu’il appellent « la dictature de la mafia » et le départ du Premier ministre Boïko Borissov. Les gens se réunissent devant le siège du gouvernement chaque semaine et scandent « démission » durant des heures. Il y a parfois des heurts avec les flics. C’est un mouvement multiforme auquel participent militants socialistes et néo-nazis… À noter que la Bulgarie est à la fois le pays le plus pauvre et le plus corrompu de l’Union européenne.

En Biélorussie c’est la fraude électorale lors de l’élection d’Alexandre Loukachenko qui a abouti à un vaste mouvement de manifestations. Deux mois de manifestions qui prennent aujourd’hui la forme de manifestations hebdomadaires du dimanche. Depuis quelques temps, il semble que les manifestations soient moins fournies, ce qui peut être le résultat de la répression mais pourrait aussi s’expliquer par l’attentisme de la classe ouvrière biélorusse. Au début du mouvement, la classe ouvrière, qui était réputée soutenir le régime, a débrayé dans les usines et affirmé son soutien au mouvement démocratique. En effet, bien que les ouvrier.es aient soutenu le régime à ses débuts, les dernières réformes libérales (contrat courts dans l’industrie étatique, taxe sur les chômeurs) lui avaient fait perdre ce soutien. Néanmoins, on peut douter que ce soutien se soit maintenu au vu de l’adoption d’une ligne de plus en plus pro-UE, pro-US et anticommuniste par l’opposition libérale et nationaliste. (adoption du drapeau de la république blanche de Biélorussie de 1918 comme symbole). La victoire de cette position structurée autour des classes moyennes supérieures aboutirait sûrement à la privatisation de l’industrie biélorusse. La répression est très importante avec des centaines d’arrestations, de la torture, des intimidations en tout genre dans la digne tradition des capitalismes d’État « soviétiques ». Le mouvement se poursuit encore aujourd’hui.

En Thaïlande, on assiste à un essor des manifestions contre le régime militaire et monarchique. Les revendications principales du mouvement sont la démission du Premier ministre Prayut Chan-o-cha, le changement de constitution, la réforme de la monarchie. Mais le mouvement se radicalise et certains réclament la destitution du roi Rama X, fonction qui était considérée comme sacrée et intouchable jusqu’ici. Outre les manifestations, le mouvement a pris la forme d’occupation de lycées et dans les universités. Les jeunes de classe moyenne constituent pour l’instant la force majeure du mouvement. Jusqu’alors, le gouvernement a fait preuve de retenu : cette séquence s’est terminée le jeudi 14 octobre : le gouvernement a pris prétexte de la crise sanitaire pour déclarer l’état d’urgence et interdire les rassemblements de plus de cinq personnes. La manifestation du jeudi a été dispersée à coups de canon à eau… mais des dizaines de milliers de personnes ont bravé l’interdiction malgré les arrestations de leaders. À noter que le roi Rama X est le souverain le plus riche du monde (une fortune de 30 milliards de dollars) dans un des pays les plus inégalitaires du monde. Le mouvement se poursuit malgré la répression et l’intervention violente des contre-manifestants royalistes reconnaissables à leurs vêtements jaunes.
Manifestants faisant le signe des trois doigts, symbole du mouvement thaïlandais

Des mouvements sociaux de grande ampleur

– En Indonésie, c’est la loi dite « Omnibus » qui a provoqué un gros mouvement social. Cette loi porte sur le droit du travail et supprime de nombreux congés et droits sociaux pour les travailleur.es indonésiens ; c’est également une loi sur l’investissement qui va alléger les contraintes écologiques à respecter pour les entreprises, ce qui va aggraver l’état des forêts indonésiennes qui sont déjà fortement dégradées par les monocultures d’exportation et l’extractivisme minier. Le mouvement a pris la forme de journées de grève assez suivies ainsi que d’émeutes massives dans les principales villes du pays où les prolétaires indonésiens ont attaqué la police ainsi que les transports en commun. Les syndicats ont même fait annuler la prochaine journée de grève pour ne pas être assimilés aux violences.

Dans ce mouvement social de grande ampleur, la participation de la classe ouvrière s’accompagne de celle de la classe moyenne, particulièrement des étudiants qui avaient formé le gros des émeutiers contre la loi « anti-blasphème » abandonnée l’an dernier (tentative d’interdire l’homosexualité, l’adultère, les insultes contre le chef d’État etc.), les militants écologistes participent également au mouvement. Le mouvement anarchiste indonésien, bien que minoritaire, y semble particulièrement dynamique. Ce mouvement offre une occasion unique pour la gauche radicale indonésienne de se relever du traumatisme que constitue le génocide politique de 1965.
Les femmes indonésiennes en première ligne de la contestation

En Inde, il y a eu des mobilisations d’ampleur de la gauche et des musulmans contre la politique du gouvernement d’extrême droite du Premier ministre Modi. Celui-ci a fait adopter une loi qui vise à exclure des millions de musulmans de la nationalité indienne. Mobilisation antifasciste dans les universités et les rues où ont eu lieu de violents affrontements avec les milices du BJP (Bharatiya Janata Party) et du RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh, branche paramilitaire du parti au pouvoir).

Sur le plan social, l’année a été marquée par les mobilisations des paysans contre un projet de loi visant à libéraliser la commercialisation des produits agricoles en permettant aux producteurs de vendre directement aux entreprises privées. Des blocages de routes et des grosses manifestations ont eu lieu au Penjab (nord) en Haryana (nord) et au Bengale occidentale (nord-est). Ces mobilisations ont été appelées par les syndicats agricoles de toutes les tendances. (nationalistes, sociaux-démocrates, communistes) : à partir du 26 novembre 2020, un mouvement de blocage de la capitale par des dizaines de milliers de paysans venus de toute l’Inde a débuté ; depuis, la police a repoussé les protestataires des principales artères de la ville. Sur le plan ouvrier, l’année a été marquée par la plus grande grève de l’histoire mondiale à l’appel des principaux syndicats, qui revendiquent avoir rassemblé 250 millions de personnes le 26 novembre 2020, pour protester contre la politique de casse du droit du travail et de privatisations du gouvernement Modi et pour soutenir le mouvement paysan.

À noter que l’agriculture emploie 50 % de la population (soit 650 millions de personnes) et que la grosse majorité de ces paysans sont de petits paysans très pauvres.

Des fronts qui se réveillent

En Grèce, où le mouvement social était endormi depuis longtemps suite à la victoire électorale de SYRIZA, il y a un renouveau qui s’est traduit par un mouvement d’occupation des lycées pour protester contre les classes surchargées en pleine pandémie. Sur 3 000 lycées publics, 700 sont occupés depuis plusieurs semaines et le mouvement a été rejoint par les enseignants. Une grève de solidarité a même eu lieu dans le port du Pirée. Aujourd’hui, face à la recrudescence de l’épidémie, le gouvernement de Kyriákos Mitsotákis a refermé les établissement scolaires. À noter une forte répression du mouvement anarchiste en particulier dans le quartier athénien d’Exárcheia avec de nombreuses expulsions de squats.

Au Chili, le mouvement de révolte contre le régime libéral et nostalgique de Pinochet du président Piñera a été stoppé par le confinement anti-Covid. Il semble reprendre ces dernières semaines avec des manifestations émeutières marquées notamment par la forte présence du peuple Mapuche qui affronte le racisme d’État et revendique l’autodétermination sur ses terres. Le référendum sur la nouvelle constitution, largement approuvée, qui met fin à celle en vigueur depuis Pinochet, ne mettra évidemment pas un terme à un mouvement largement anticapitaliste et radicale dans ses aspirations politiques et sociales qui sont radicalisées par les conséquences économiques désastreuses de l’épidémie de Covid sur le prolétariat et la classe moyenne chilienne.

Au Liban, où le mouvement de contestation existe depuis un an contre le régime confessionnel et corrompu, le mouvement a marqué le pas mais a connu des soubresauts importants suite à l’explosion du port de Beyrouth, résultat de l’incurie du régime. Plusieurs soirs d’émeutes et des invasions de ministères ont eu lieu. Nous avons publié un entretien avec le camarade Joseph Daher à ce sujet (http://upc.ouvaton.org/upc/blog/2020/08/23/retour-sur-la-situation-au-liban-avec-joseph-daher)

Émeutes au Liban suite à la catastrophe du port de Beyrouth

La poudrière latino-américaine

Manifestant·e·s du peuple Mapuche au Chili

En Colombie, c’est la diffusion d’une vidéo de meurtre policier le 9 septembre 2020 qui a mis le feu aux poudres et de graves émeutes ont secoué les principales villes du pays. Des dizaines de commissariats ont été incendiées. Treize personnes ont été tuées et des milliers d’autres blessées durant ces émeutes qui ont secoué le pays en septembre, pourtant habitués aux violences sécuritaires.

Au Costa Rica, un petit pays très stable d’Amérique centrale, un plan du FMI (qui aboutit à la création de nouveaux impôts indirects) a entraîné des manifestations violentes ainsi qu’une grève des camionneurs dans un pays où les rapports sociaux sont traditionnellement assez pacifiés.

Au Pérou, le 9 novembre, les députés avaient voté la destitution du président Martín Vizcarra (centre droit) pour des soupçons de corruption lorsqu’il était gouverneur en 2014, alors qu’aucune enquête de justice n’avait été diligentée. Le président du Parlement, l’opposant Manuel Merino, également de centre droit, avait alors pris les rênes du pays, provoquant des manifestions massives en majorité de jeunes, descendus dans la rue pour protester contre ce coup d’État parlementaire, manœuvre de politiciens inquiets de la politique de lutte anti-corruption menée par le gouvernement -et qui les visaient souvent personnellement. Après cinq jours de manifestations violemment réprimées, qui se sont soldées par la mort de deux jeunes protestataires de 22 et 24 ans, et des centaines de blessés, Manuel Merino a dû renoncer et confier le pouvoir à Francisco Sagasti, un technocrate centriste. Sur le plan social, peu après ces événements, les ouvriers agricoles qui travaillent dans des conditions très difficiles ont lancé un mouvement de blocage des principales routes du pays pour réclamer des meilleures conditions de travail et une hausse des salaires. Le mouvement se poursuit aujourd’hui malgré la violence policière qui a déjà conduit à plusieurs morts, les policiers n’hésitant pas à ouvrir le feu sur ces ouvriers de l’agro-industrie dont la vie compte si peu au regard de la bourgeoisie péruvienne.

Globalement l’Amérique latine est une poudrière sociale en raison de la fragilité de son économie fortement impactée par la pandémie de Covid-19 qui y est particulièrement virulente. De forts mouvement sociaux sont à attendre dans cette partie du monde.

Une Afrique qui bouge

En Afrique, où la situation sociale s’aggrave à cause de la pandémie, des mouvements politiques démocratiques ont eu lieu, qui dénoncent la reconduction des présidents en place qui briguent souvent un mandat électoral supplémentaire en modifiant les constitutions. Dans le cas du Mali, l’armée soutenue par un mouvement populaire a fini par chasser le président IBK du pouvoir après plusieurs mois de contestation de l’ensemble de la société civile. Hormis cette situation, aucun de ces mouvements ne semblent avoir encore pris l’importance de la révolution burkinabée de 2014 qui avait chassé Blaise Compaoré du pouvoir.

En Côte d’Ivoire,
l’opposition a boycotté le processus électoral dans lequel l’actuel président Alassane Ouattara, arrivé au pouvoir dans les valises de l’armée française et de la rébellion nordiste, brigue un troisième mandat et a fait invalider de nombreuses candidatures d’opposition. La situation est donc très tendue, l’opposition est structurée d’une part autour des partis d’opposition FPI (Front populaire ivoirien, le parti de l’ancien président nationaliste et socialiste Laurent Gbagbo) et du PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire, ancien parti historique de « l’indépendance ») et d’autre part autour des représentants de l’ex-rébellion du nord, anciens alliés de Ouattara, qui sont incarnés par Guillaume Soro (on peut retrouver notre article sur la question ici).

Au Cameroun, début septembre, des manifestations appelant au départ de Paul Biya, un dictateur très françafricain au pouvoir depuis 1982, ont eu lieu. Les informations sont très rares sur le mouvement mais également sur la mystérieuse guerre contre les sécessionnistes anglophones du nord (Ambazonie).

En Guinée-Conakry, la crise électorale et le mouvement de contestation sont dus au fait que le président Alpha Condé se représente pour un troisième mandat. Alpha Condé incarnait le mouvement démocratique contre la dictature de Lansana Conté ; les Guinéens lui reprochent aujourd’hui son bilan économique médiocre, la corruption du régime, la vente de ressources minières à bas coût au profit des multinationales ainsi que le fait de privilégier les Dioulas au détriment des autres Guinéens. L’élection a eu lieu dimanche 18 octobre et elle a été remportée frauduleusement par Alpha Condé qui devient ainsi un des plus vieux dirigeants africains. Plusieurs jours de colère populaire ont suivi.

Au Mali, suite à la contestation des résultats des élections législatives par de nombreux Maliens regroupés autour du M5-RFP (Mouvement du 5 juin- Rassemblement des forces patriotiques, regroupant opposition politique, dignitaires religieux et syndicats, donc une partie très importante de la société civile), le président Ibrahim Boubacar Keïta est arrêté par des militaires mutinés et démissionné par ceux-ci. Nous verrons si les militaires confisquent le pouvoir ou tiennent leurs promesses de transition démocratique en organisant de nouvelles élections. La société civile malienne qui s’est fortement mobilisée reste vigilante. À noter qu’une grande partie du mouvement populaire était également hostile à la présence militaire française qui mène des opérations dans la zone sahélienne contre les rebelles « djihadistes ».

Conclusion

La crise du Covid et les mesures de confinement ont freiné temporairement le mouvement de « printemps des peuples » de 2019. Ce mouvement, aux caractéristiques multiples, ressurgit aujourd’hui. Le meilleur exemple en a été l’ampleur prise par les émeutes contre le racisme et les crimes policiers aux États-Unis d’Amérique (que nous laissons ici de côté, et sur lequel nous reviendrons en raison de l’importance stratégique des USA pour le capitalisme mondial). Celles-ci ont été la plus grande révolte afro-américaine depuis 1968. Le fait que cette révolte, essentiellement constituée de prolétaires, ait pu prendre une telle ampleur au cœur même de l’impérialisme est très prometteur. Nous assistons également à une relative « internationalisation » de la révolte sur le plan culturel, un même imaginaire de la révolte circulant de par le monde. (1312, masques du Joker, A cerclé etc.).

Peut-être assistons-nous au début d’un « internationalisme spontané » que la consommation d’une industrie culturelle mondiale facilite (nous avons comme exemple le signe des trois doigts issu de la série de films des Hunger Games réinvesti par la signification : élection, démocratie, liberté).

Les principales menaces pesant sur ces mouvements sont :

1. Le renforcement autoritaire de l’État. Comme l’illustre la commande de 86 blindés de gendarmerie mobile en France, la tendance est partout à la hausse de la surveillance généralisée (écoutes massives, espionnage informatique, drones, caméras à reconnaissance faciale, dispositifs de vidéo-verbalisation etc.) et à la militarisation des moyens de la police, à l’utilisation tous azimuts de moyens juridiques d’état d’urgence sanitaire ou anti-terroristes pour étouffer les libertés publiques. La loi sécurité globale n’est que le premier pas de cette tendance dans notre pays.

2. Le développement d’une sorte de néo-fascisme. L’interconnexion avec la première menace en fait toute sa dangerosité. Aujourd’hui ce néo-fascisme est clairement sponsorisé et promu par une partie de la classe dirigeante. Comme l’illustre le soutien de Trump au Proud Boys ou la promotion de fascistes comme Zemmour sur CNews, le néo-fascisme du XXIème siècle se structure principalement autour de l’islamophobie et du masculinisme (haine du féminisme et des personnes LGBT). Pour l’instant, hors États-Unis, les organisations d’extrême droite ne sont pas encore des mouvements de masse en termes du nombre de militants. Le risque est de voir la crise alimenter ces mouvements notamment avec des éléments petits-bourgeois victimes de déclassement. Ce qui est inquiétant, c’est que si les fascistes prennent le pouvoir ils seront à la tête de machines répressives inégalées jusqu’ici.

3. La tendance à la militarisation et à la guerre. Le but principal étant à notre avis de détourner les populations des enjeux de la lutte des classes dans un premier temps, répondre à la crise par la guerre dans un second temps. Pour le moment dans des pays comme la Chine, l’Inde, la Grèce et la Turquie qui connaissent de fortes poussées nationalistes de la part de leur appareil d’État, il semble que la première tendance soit encore prédominante. Les grandes puissances pour le moment veillent également à ce que les conflits régionaux ne prennent pas une ampleur qui déstabiliseraient l’équilibre mondial.

En dehors de ces menaces qui viennent de l’ennemi de classe, les différents mouvements font face à des limites internes qui font qu’ils ont tendance à stagner, à s’éteindre aussi vite qu’ils sont nés, à être facilement récupérés par des forces politiciennes.

Ces limites sont inhérentes au fait que tous ces mouvements sont typiques du cycle de luttes qui a lieu depuis le milieu des années 90. C’est-à-dire que presque tous ces mouvements portent sur la reproduction de la société capitaliste et demandent essentiellement à l’État de tenir son rôle de garant de la reproduction sociale. Ces luttes portent peu sur le secteur productif et sur l’extraction de plus-value à la base du mode de production capitaliste. Ces mouvements ne permettent donc pas en l’état de remettre en cause le fonctionnement du capitalisme même s’ils peuvent paraître radicaux dans leurs modes d’action. Le « démocratisme radical » est encore le cœur politique de ces mouvements. Les fractions communistes révolutionnaires ou anarchistes qui y participent y sont minoritaires et se contentent souvent d’un discours qui gauchise les exigences démocratiques sans remettre en cause sérieusement la base du MPC, le rapport d’exploitation du travail par le capital et la constitution de la société sur la base des classes sociales.

Au-delà de ce problème, ces mouvements peinent à se structurer et à se créer des bases d’auto-organisation (comme les assemblées, les soviets), la spontanéité et l’absence de leadership y sont souvent prédominantes et parfois mises en avant par les participants eux-mêmes qui y voient une force contre la récupération (c’est le côté très « anarchisant » de ces mouvements comme l’illustre celui des Giles jaunes). De par cet aspect démocratique radical, les mouvements visent les gouvernements au service des capitalistes plutôt que les capitalistes directement. Cela est tout à fait logique en l’état actuel des choses car l’État est censé gérer les conditions générales de reproduction de la société capitaliste ; or, l’État-nation est lui-même en crise dans le contexte de l’internationalisation du capital ainsi que du fait que les intérêts privés priment souvent au cœur même de l’État sur l’intérêt général de la classe capitaliste. Du coup, cette lutte contre la mauvaise gouvernance a tendance à regrouper classes moyennes et prolétariat, ce qui pose le problème du manque de conscience de classe et du frein que constitue la classe moyenne si le mouvement en vient à se radicaliser.

La situation économique risque bien de changer tout cela et la classe ouvrière industrielle va sûrement faire entendre sa voix et se joindre aux fractions du précariat et de la classe moyenne déjà en lutte.

À l’heure où nous publions ce texte et où la situation politique et sociale semble assombrie par la reprise de la pandémie de Covid-19, un espoir nous parvient d’Amérique latine : le mouvement féministe argentin est parvenu à arracher par sa lutte tenace la légalisation de l’avortement, une victoire plus qu’appréciable pour l’un des plus grands pays d’Amérique latine et, preuve s’il en est, de l’importance que prendront les mouvements féministes de masse dans les mouvements sociaux à venir.

Pour les femmes, pour le prolétariat, pour les peuples opprimés, le monde reste à sauver… et à gagner !

Faisons de 2021 une année de lutte contre le capitalisme et le patriarcat !

Lire l'article dans son intégralité avec les photos sur le site d'Union Pour le Communisme

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